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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/119

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telle qu’elle était à l’usage du grand nombre au XVIIIe siècle, la sensibilité sous sa forme habituelle, nous retournerons un peu sur nos pas. La Nouvelle Héloïse parut en 1760 ; mais les romanciers de la fin du XVIIe siècle s’occupaient déjà des cœurs sensibles ; car Rousseau n’a pas inventé la sensibilité ; il l’a grandie, il l’a montrée dans ses extrémités, dans son paroxysme, telle qu’elle convient aux âmes de feu. Auquel de ses devanciers demander le type du cœur sensible qui n’est pas tragique ? Deux romanciers de grande valeur s’offrent à nous. L’un assez semblable à Rousseau par son génie aventureux et les étranges vicissitudes de sa vie, tour à tour moine et soldat, soldat et moine ; passant son existence à poursuivre un bonheur qui lui échappe sans cesse ; sortant du monde pour entrer dans le cloître, et dans le cloître regrettant les dissipations du monde dans le monde soupirant après la solitude et le calme dont il avait joui dans sa cellule ; et qui enfin, après avoir beaucoup couru, beaucoup rêvé, espéré, regretté et beaucoup écrit, achève ses jours dans une petite maison où il possédait ce qui était, disait-il, nécessaire à son bonheur, à savoir : un jardin, deux vaches et deux poules. Ce romancier, mort en 1763, s’appelait l’abbé Prévost, et de sa plume charmante et facile sont sortis entre autres : les Mémoires d’un homme de qualité, Cleveland, le Doyen de Killerine, et son immortel chef-d’œuvre, Manon Lescaut.

L’autre de ces romanciers, qui mourut la même année, n’avait point eu une vie si singulière, ni si agitée. Né à Paris en 1688, il vécut pour le monde, évolua dans les cercles les plus brillans de la capitale pour s’y faire agréer par la facilita de son humeur et les grâces abondantes de son esprit. Bien différent de l’abbé Prévost, il ne rêva guère, ne s’agita guère, ne connut pas cette maladie qui consiste à être mécontent de soi-même et de sa destinée, à changer toujours et à payer chaque changement d’un regret ; homme de lettres, né pour écrire, avec cela homme de salon, il n’eut jamais la fantaisie de s’en aller courir les grands chemins, ni de se fuir lui-même dans la solitude d’un cloître. Aussi ce charmant écrivain, qui s’appelait Marivaux, n’a-t-il eu garde de peindre, comme l’abbé Prévost, des campagnes retirées, des rochers, des grottes et des sauvages ; non, il n’y a pas la plus petite pointe de sauvagerie dans ses romans, et la scène s’en passe dans les villes, les alcôves, sur