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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/95

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LE MONTENEGRO ET SON PRINCE.

de ses sujets et de sa dynastie, des avantages que la nature a donnés au Monténégro ; il a cherché à son peuple des amitiés qui lui permissent de faire figure dans cette société européenne où le traité de Berlin l’avait fait entrer. Depuis 1878, il a comprimé les instincts batailleurs de ses montagnards, maintenu la paix, et l’on a vu, en 1883, le descendant des anciens preux, le fils de Mirko le Brave, lui-même vaillant tueur de Turcs dans les guerres de sa jeunesse, rendre visite, dans Constantinople, au sultan Abd-ul-Hamid. Cet acte, significatif entre tous, a rendu manifeste à tous les yeux que le temps des croisades est passé et que l’âge politique commence. Entre la Turquie et le Monténégro, les relations officielles sont restées pacifiques, mais on ne change pas, en quelques années, des coutumes et des haines séculaires ; sur la frontière, où s’enchevêtrent les terrains de pâturage et où certaines tribus, tant albanaises que monténégrines, ont été séparées en deux fractions par une limite artificiellement tracée, des coups de fusil sont fréquemment échangés ; encore aujourd’hui, il n’y a presque pas de jour où la poudre ne fasse résonner les échos de la montagne. On vit, en 1907, le bataillon de Kolaschin passer la frontière, commandant en tête, pour porter secours à une fraction d’une tribu monténégrine molestée par les Albanais du sandjak de Novi-Bazar : il y eut combat en règle avec morts et blessés, puis de longues négociations diplomatiques. Le 11 janvier dernier, les journaux signalaient un combat où plusieurs Turcs auraient été tués. Le prince s’oppose tant qu’il le peut aux incursions sur le territoire voisin, même quand les « frères slaves » crient au secours. L’année dernière, il a même esquissé, vis-à-vis des Albanais, une politique toute nouvelle.

C’était au fort de la crise provoquée par l’annexion de la Bosnie. Le prince redoutait, si la guerre venait à éclater, d’être pris à revers par des bandes albanaises à la solde de Vienne. Le recrutement de montagnards Malissores, par le consulat d’Autriche à Scutari, se faisait au grand jour ; le consul laissait dire qu’après la victoire, l’Autriche rendrait Dulcigno aux Albanais ; les contingens à fournir par chaque tribu étaient fixés d’avance et chaque futur combattant recevait un « napoléon » à titre d’arrhes. Le poète franciscain Georges Fishta, tout dévoué à l’Autriche, chantait les anciens exploits des Albanais contre l’ennemi slave et enflammait leur ardeur contre le