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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/834

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REVUE DES DEUX MONDES.

économiques. L’énormité des canons, celle des bateaux qui les portent, celle des cuirassemens qui les protègent, celle des bassins préparés dans les ports et des approvisionnemens nécessaires, ne sont pratiquement bornées que par la richesse des budgets navals. Il serait aujourd’hui possible, à coups de millions, de construire et de mettre en mer des monstres de dimensions incomparablement supérieures, sur tous les points, à ce qu’on ose à peine rêver pour un avenir encore lointain. Et si pareille folie se trouvait tout à coup réalisée par deux puissances adverses, bravant la ruine, c’est probablement la considération de dépense relative, ou accessoirement celle de temps, qui détermineraient l’importance donnée à l’artillerie par rapport à la protection. Mais au cas où ces léviathans ennemis apparaîtraient sur l’Océan couverts d’une carapace impénétrable au feu de l’artillerie correspondante, on peut supposer qu’un tel luxe de cuirassemens comporterait aussi les défenses suffisantes pour mettre le navire à l’abri des atteintes venues de petits bâtimens, à tous égards moins redoutables que les adversaires de grande taille. Et dans ce cas encore, ce serait donc par suite au cuirassé qu’appartiendrait le dernier mot. Lui seul pourrrait triompher de lui-même. L’œuvre de destruction que l’obus ne saurait plus accomplir serait demandée à l’éperon. Que le canon persiste à vaincre la cuirasse ou soit vaincu par elle, les grands déplacemens ne s’imposeraient pas moins.

À suivre ces déductions, il semble que le cuirassé, ce géant, ne soit qu’à son enfance, et vraiment une chose insignifiante au prix de ce qu’il deviendra. Son image colossale monte comme une menace, pour qui surtout réfléchit à ce qu’il nous en doit coûter. Plus que les canons et les forts, ne sera-ce pas là demain, dans sa réalité matérielle, l’idole véritable de la guerre, dévoratrice des millions épargnés par le travail humain !… D’un œil hostile ou favorable, n’importe, nous le voyons grandir par la force des choses, sans discerner encore le terme de son évolution fatale, sans prévoir ce qu’il sera, une fois adulte.


G. Blanchon.