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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/820

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REVUE DES DEUX MONDES.

perdre au projectile, surtout au petit projectile, une part notable de sa force vive, atténuent ses effets sur les cuirasses. Et cela nous ramène obligatoirement aux plus forts calibres. S’il est, en outre, facile de multiplier les pièces moyennes sur un bateau, il faut prendre garde qu’au delà d’un certain nombre, elles se gênent : le champ de tir, c’est-à-dire l’angle de l’horizon commandé par chacune, donc son utilisation, s’en trouve diminué. À bord, les poids ne sont pas seuls limités, il y a les espaces. Pour loger beaucoup de canons, il faut les tasser les uns contre les autres le long des flancs, comme sur les anciens vaisseaux, ce qui nuit à leur rendement et, à certains égards, à leur protection. La disposition la plus avantageuse en fin de compte parut être celle qui concentre en cinq ou six tourelles seulement, tourelles doubles, cela va sans dire, les forces de l’artillerie principale.

Ces diverses considérations déterminaient les grandes marines à armer leurs nouveaux cuirassés, à l’instar du Dreadnought, uniquement ou principalement d’une batterie homogène du plus gros calibre usité. Les puissances secondaires se voyaient contraintes à suivre d’autant plus tôt leur exemple, que le perfectionnement des méthodes d’instruction avait fort accru l’efficacité du tir. Alors qu’à Santiago les Américains, poursuivant sans péril aucun leurs adversaires espagnols, ne mettaient au but que 1 1/4 pour 100 des coups tirés[1] et que, dans nos exercices de la même époque, le pourcentage restait aux environs de 30 pour 100, un meilleur entraînement des canonniers inauguré en Angleterre et depuis imité chez nous, donnerait, aux distances moyennes, jusqu’à 70 et même 77 pour 100[2]. Il est complété par le système dit du pointage continu, qui maintient constamment la tourelle en face du but. Dès lors, une escadre dépourvue des moyens de lutter efficacement à grandes distances, c’est-à-dire d’une grosse artillerie puissante et fortement organisée, se verrait, semble-t-il, anéantie avant d’avoir réussi à s’approcher à bonne portée.

  1. À Manille, l’escadre Dewey avait obtenu un rendement de 2 1/2 pour 100 et les Espagnols de Montoya, environ 3 pour 100.
  2. Aux tirs effectués par notre escadre de la Méditerranée en 1909, la Démocratie a mis dans un but sensiblement moindre qu’elle-même, à 6 500 mètres, 54,4 pour 100 des coups tirés. Ce résultat, établi selon les usages de notre marine avec une entière sincérité, ne comporte assurément pas les exagérations tolérées ou volontaires dont on a pu faire parfois reproche aux statistiques de nos rivaux.