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REVUES ÉTRANGÈRES.

Lisa. — Tiens, tu n’es qu’un… un mangeur ! Et cela en tout ! Ton travail même, tu l’engloutis comme ta viande à table ! Et puis, tout de suite après, tu arrives au salon ! Après avoir mangé, les gens comme il faut se lavent d’abord les mains, et c’est seulement ensuite qu’on se présente en société !

Jacques. — Et le patron qui, tout à l’heure, me demande si ma machine à battre est à moi ? Naturellement, elle est à moi, puisque c’est moi qui suis seul à m’en occuper ! De quel argent on l’a payée, à cela je ne pense guère. C’est comme pour ce qu’il a dit du printemps ! Lui, il est obligé, d’abord, d’ouvrir la fenêtre, pour savoir que c’est le printemps ! Mais moi, j’ai vécu tout au long de l’année avec tout ce qui pousse là-bas, et qui lutte contre la gelée. Et l’on peut dire tout ce que l’on veut : quand je sens le fumier, sur les champs, je sais bien qu’il est à moi !

Lisa. (nerveuse, les yeux à demi fermés, et se caressant les cheveux). — Si tu voulais être raisonnable, oui, tout cela serait vraiment à toi ! Mais… mais tu ne veux pas être raisonnable !

Jacques. — Comment cela ? (Il la regarde, et comprend peu à peu.) Ah ! oui, ton éternelle idée !

Lisa. — Mais oui, en effet !

Jacques. — Avant tout, il faudrait enfin que je connusse la vérité ! (S’échauffant.) Oui, est-il mon père, ou ne l’est-il pas ? Toi, franchement, que crois-tu ?

Lisa. (d’une voix tranquille). — Cela est tout à fait indifférent !

Jacques. (très excité). — Comment ? Que dis-tu là ? Comment peut-on dire que cela soit indifférent ?

Lisa. — Il s’agit simplement de savoir s’il veut bien être ton père, et non pas s’il l’est vraiment ! Comprends-tu ?

Jacques. — Mais moi, c’est que je désire le savoir, s’il est mon père !

Lisa. — Avec des désirs comme celui-là, on n’avance pas d’une semelle ! En supposant même qu’on pût le savoir de façon tout à fait certaine, ta position n’en serait pas changée !

Jacques. — Que me parles-tu de ma position ? Je veux simplement la vérité !

Lisa. — Qu’il déclare seulement une fois, mais expressément, qu’il est ton père, et alors je m’inclinerai très bas devant loi, et tout le monde s’inclinera devant toi, et dira : « Voyez, c’est le fils du seigneur d’Allenstein ! » Et alors (souriant doucement) tu pourras me faire la cour, Jacques l’Imbécile !

Jacques (songeur). — Une fois déjà il me l’a dit, tu sais, une seule fois. C’est quand il m’a confié l’administration de ses biens. Nous avons eu là un entretien plutôt fou, très tard dans la nuit. Tout le temps, il m’a dévisagé d’un air si étrange ! Je le voyais trembler, comme d’angoisse. « Si tu me trompes, m’a-t-il dit, c’est toi-même que tu tromperas !… car tu es mon fils ! » Mais cela me paraît, maintenant, si peu réel !

Lisa. — Oui, cela ne peut pas compter ! Il faut que la déclaration se fasse une bonne fois, très nettement. Afin que l’on sache à coup sûr !… Je crois… qu’on appelle cela une « adoption. »

Jacques (avec élan). — Lisa, ce que je voudrais surtout, ce serait de te prendre, telle que tu es, et de t’emmener n’importe où, et…