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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/46

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REVUE DES DEUX MONDES.

térielle à laquelle je m’intéresserai, reprit Le Vigreux. Des caractères comme le vôtre sont rares.

— Mais du tout, cher monsieur, fit Maurice flatté.

— Je sais ce que je dis, affirma le directeur avec son ton impérieux. Le parlementarisme se meurt, du mal qu’il a fait au pays. Un député, au lieu de contrôler la gestion des affaires, n’en est plus que l’agent d’exécution. C’est lui, et non plus l’administration confisquée à son profit, qui est devenu le grand rouage de transmission. De lui dépendent préfets, magistrats, inspecteurs d’Académie, fonctionnaires de toutes sortes. Voilà qui a faussé peu à peu les ressorts du système. Ajoutez le favoritisme, le parasitisme, la surenchère électorale, l’abaissement de la mentalité parlementaire. Vous devriez nous faire des articles là-dessus.

Dopsent huma sa fine Champagne et la savourant :

— J’allais vous proposer une campagne contre l’alcoolisme.

— Magnifique sujet ! dit Le Vigreux froidement. Une plaie nationale. Nous en mourons. Mais, outre que le marchand de vin est le grand électeur de la République, il est aussi le maître de mon journal. Je ne puis sacrifier mes traités avec les grandes maisons de spiritueux. Lutter contre l’alcoolisme, mais je serais boycotté, cher monsieur, dans les vingt-quatre heures, et je perdrais des centaines de mille francs pour vous faire plaisir. Mille regrets !

— C’est dommage, dit Dopsent. Qui s’attaquera à ce péril, le plus grave de tous, si les grands journaux bourgeois, représentant l’opinion publique, ont peur ?

Le Vigreux se mit à rire :

— Il faut savoir accepter les faits. Ils sont nos maîtres.

Dopsent vida son verre, et sentit jusqu’au fond de lui la réchauffante flamme.

— Tant pis ! car il n’est pas de pire poison pour la France que l’alcool.

— À qui le dites-vous ? acquiesça Le Vigreux en se versant un verre de kummel.

Il décida Dopsent à collaborer à La Voix Publique. Crapennes se mêlait bientôt à leur conversation. Antipathique au premier abord, avec sa face crispée d’envie, ses yeux glacés et ardens, le banquier exerçait ce singulier pouvoir de séduction réservé souvent aux hommes de chiffres. Il jouait de ses interlocuteurs