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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/434

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REVUE DES DEUX MONDES.


Autrefois, étendue au bord joyeux des mondes,
Déployée et chantant ainsi que les forêts,
J’écoutais la Nature insondable et féconde
Me livrer des secrets.

Je me sentais le cœur qu’un dieu puissant préfère,
L’anneau toujours intact et toujours traversé
Qui joint le cri terrestre aux musiques des sphères,
L’avenir au passé.

À présent je ne vois, ne sens que ta venue,
Je suis le matelot pur l’orage assailli
Qui ne regarde plus que le point de la nue
Où la foudre a jailli !

— Je te donne un amour qu’aucun amour n’imite,
Des jardins pleins du vent et des oiseaux des bois,
Et tout l’azur qui luit dans mon cœur sans limites,
Mais resserré sur toi.

Je compte l’âge immense et pesant de la terre
Par l’escalier des nuits qui monte à tes aïeux,
Et par le temps sans fin où ton corps solitaire
Dormira sous les cieux.

C’est toi l’ordre, la loi, la clarté, le symbole,
Le signe exact et bref par qui tout est certain,
Qui dans mon triste esprit tinte comme une obole,
Au retour du matin.

— J’ai longtemps repoussé l’approche de l’ivresse,
L’encens, la myrrhe et l’or que portaient les trois rois
Je disais : « Ce bonheur, s’il se peut, ô sagesse,
Qu’il passe loin de moi !

« Qu’il passe loin de moi cet odorant calice ;
Même en mourant de soif je peux le refuser,
Si la consomption, les orgueils, le cilice
Protègent du baiser. »