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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/426

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REVUE DES DEUX MONDES.

avait eue de lui et qui allait se marier. L’Impératrice racontait l’événement à sa mère et en même temps qu’elle témoignait, dans son récit, de sa constante sollicitude pour l’Empereur, elle lui confiait la preuve d’amitié que venait de lui donner la grande-duchesse Hélène. Dès le commencement de la maladie de Mlle Narychkine, l’Empereur avait fait part de ses inquiétudes à sa femme. « Il m’avait toujours parlé avec confiance à ce sujet et je lui en ai su gré. » La jeune fille morte, il ne cacha pas à Élisabeth la peine qu’il ressentait. Mais la grande-duchesse Hélène ignorait cette confidence.

« Le jour suivant, raconte l’Impératrice, je reçois d’elle une lettre touchante, remplie de combats, de crainte de perdre mon amitié, mais disant qu’elle s’y expose volontiers pour mes intérêts, quelle voit que j’ignore la perte que l’Empereur a faite, qu’il y va de mes intérêts les plus chers, et cela entremêlé de mille excuses et finissant par dire que si je trouve mauvais ce qu’elle me dit et lui retire mon amitié, elle perd tout au monde. Cette lettre me toucha vivement et cette démarche me donna la mesure de son jugement et de la rectitude de son cœur. Je lui répondis avec toute la sensibilité du mien et lui disque je savais tout par l’Empereur lui-même. Mais n’est-ce pas bien joli, maman, et à dix-sept ans ? Jamais, jamais, je n’oublierai cela. Je le dis à l’Empereur qui en a aussi été touché… Voilà mon historiette, j’ai été charmée de pouvoir vous la conter en l’honneur de ma bonne petite Hélène. Je voudrais bien n’en jamais avoir que de pareilles à conter de la part de la famille impériale ; mais, hélas ! c’est la première preuve d’amitié que je reçois d’un des membres de la famille. »

Quel aveu que celui que contiennent ces dernières lignes et quel jour il jette sur la vie de l’impératrice Élisabeth ! Quand elle pousse ce cri où l’on sent tant d’amertume et en même temps tant d’indulgence et de regrets, il y a vingt-trois ans qu’elle porte la couronne et elle en est encore à attendre de ses parens par alliance une preuve d’amitié ! Il est juste de dire qu’à cette heure, elle n’en souhaitait plus. L’état précaire de la santé de son mari, non moins menacée que la sienne, venait de plus en plus l’unique objet de ses préoccupations. On sait qu’il mourut, le 19 novembre 1825, à Taganrog où il était venu rejoindre l’Impératrice qu’on y avait envoyée pour lui faire respirer un air plus vivifiant et plus réconfortant que celui de Pétersbourg.