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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/425

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UNE VIE D’IMPÉRATRICE.

tant peut-être d’un mysticisme que lui avait suggéré Mme de Krudener, allait le ramener auprès de l’épouse trop longtemps délaissée. Malheureusement, les satisfactions que causait à celle-ci ce tardif retour ne la trouvaient plus en état d’en jouir comme elle en eût joui au temps de sa jeunesse et lorsqu’elle pouvait encore nourrir de vastes espoirs. Bien qu’elle n’eût dépassé la quarantaine que de peu d’années, elle avait trop souffert de ses désillusions pour que sa santé ne se fût pas altérée et pour que son cœur ne se ressentît de ses désenchantemens. Et puis, autour d’elle, la mort faisait des ravages. Élisabeth perdait tour à tour Lise Galitzine, sa fille adoptive, sa vieille amie la comtesse Golovine, son frère Charles de Bade, la grande-duchesse Catherine, qu’un second mariage après la mort du prince d’Oldenbourg avait mise sur le trône de Wurtemberg, et enfin sa sœur Amélie qui si longtemps était restée auprès d’elle en Russie. À la suite de ce dernier deuil, décembre 1823, elle écrivait :

« Je sens que beaucoup, beaucoup est fini pour moi sans retour dans ce monde, surtout à présent. Il y a des momens où cela me paraît cruel, mais je n’ai qu’à me rappeler que la vie ne m’a pas été donnée pour ce monde, alors cela me paraît tout naturel et même miséricordieux de la part de Dieu, qui ne permet pas que je m’attache un bien qui n’est pas celui de ma destination. Sans doute que cela m’est plus facile qu’à une autre parce que je n’ai pas d’enfant. »

Le détachement de la vie dont témoigne cette lettre ne l’empêchait pas cependant de sentir le bienfait d’une affection désintéressée et sincère. En ce moment, elle s’était attachée à une jeune princesse wurtembergeoise qui venait d’épouser le grand-duc Michel et de prendre le nom d’Hélène Pavlovna. Cette affection, payée de retour, apporta beaucoup de douceur dans sa fin d’existence, ainsi que le prouve une lettre datée de juillet 1824, qui nous révèle tout ce que gardait encore de chaleur et de puissance d’aimer ce cœur meurtri où l’époux, malgré ses torts, tenait toujours la première place. Il venait d’être très malade, et les soins que lui avait prodigués sa femme semblaient rendre indestructible la tendre confiance qui maintenant régnait entre les époux. À cette époque, la comtesse Narychkine, qui n’était plus pour l’Empereur que l’héroïne d’un vieux roman, perdit une fille âgée de dix-huit ans qu’elle