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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/42

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REVUE DES DEUX MONDES.

Crapennes ; du Parlement, le sénateur Fernacques avec sa tête de beau lion blanchi et le député Ligones, qui, jaune et rêche de poil, les yeux bigles et le museau hargneux, portait le masque de l’envie, de la ruse et de la férocité. Ces visages d’énergie dure tranchaient parmi les figures veules ou frivoles de Comeau-Pierres et d’Hélyotte, l’un détaché de tout, l’autre ne songeant qu’aux jolies femmes. Elles abondaient ce soir : en tête Mme Givreuil, un Rubens d’une maturité d’automne ; Mme LeVigreux et ses épaules merveilleuses Mme Crapennes, une Orientale ambrée ; Mme Hélyotte, moulée dans une tunique de crêpe de Chine, Mme Comeau-Pierres qui, en tulle noir pailleté, avait l’air d’une déesse ténébreuse et suave.

Maurice Dopsent venu sans sa femme, couchée avec une affreuse migraine, avait dîné de bel appétit. Le teint animé, les yeux brillans, épanoui de bien-être, il ne ressemblait guère au sobre médecin qui, à la Pierre Bleue, vivait de régime : un œuf et un légume. Il assouvissait maintenant, — le surmenage ! — de grosses faims et ne craignait ni les chaleureux Corton, ni les vifs Chambertin, lui qui naguère trempait largement d’eau son petit Bordeaux blanc. Son état physique et moral s’en ressentait ; il éprouvait l’allégresse dense qui suit un repas copieux. Il lui semblait qu’un regain d’intelligence et de vitalité se décuplait en lui.

Les circonstances, l’entremise de Givreuil et l’engrenage des relations, lors qu’il était entré à la Chambre, nouveau venu, cherchant les appuis, l’avait poussé vers le groupe de Fernacques, Hélyotte, Ligones, brasseurs d’affaires et d’intrigues, appuyés par les grands journaux et la haute banque. Influens, actifs, ils représentaient la coterie appelée à prendre en main un jour ou l’autre la direction du pays. D’eux, Dopsent, provincial, n’avait de prime abord vu que la camaraderie ouverte, le bon garçonnisme aimable. Par cette illusion, qui nous porte à prêter notre tempérament, nos qualités à ceux avec qui nous sommes en relations, il avait jugé le détachement d’Hélyotte spirituel, la creuse éloquence de Fernacques solide ; il avait estimé Caldry, petit homme au regard d’acier, à visage coupant, un autre Saint-Just, sectaire sans doute, mais pur et convaincu. Seuls Ligones lui était antipathique, et Comeau-Pierres indifférent ; encore reconnaissait-il au premier une compétence juridique étendue ; — c’était un ancien avoué, — et au second une souplesse d’esprit et