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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/391

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DIMANCHES ANGLAIS CONTEMPORAINS.

Mme Ward a mis, consciemment ou non, tous ses romans comme Robert Elsmere y mettait, nous dit-elle, sa foi renouvelée. Cette tradition représente peut-être le fond le plus essentiel du génie anglais ; elle se manifeste dans ses mœurs, sa constitution, son esprit, par une tendance à ne rien détruire, à utiliser toutes les forces, à voir l’affirmation partout. Et partout aussi nous la retrouvons, dans les conceptions religieuses, morales et sociales de l’œuvre dont nous venons d’esquisser les grands traits. La « libre pensée, » — si nous pouvons employer ici un mot dont notre langue, après notre esprit, hélas ! a déformé le sens, — y apparaît profondément religieuse, sous la forme d’un christianisme purement spirituel, mais qui garde de sa divine essence assez de force et d’efficacité pour subsister et agir indépendamment des rites et des dogmes. De même, il y a du « féminisme, » si l’on veut, dans cette défense de la personnalité de la femme ; mais l’idéal féminin reste l’union absolue avec l’homme, et il n’y a d’union absolue que par une victoire à quoi ne correspond aucune défaite et un don sans abdication. Enfin Mme Humphry Ward concilie avec le respect de l’individu le plus fort sentiment de la solidarité sociale. Elle croit à la démocratie, « cette démocratie sur laquelle repose l’avenir de l’Angleterre, » mais elle ne combat pas l’aristocratie, elle ne la hait point : au contraire, elle la comprend, elle en voit l’utilité, la beauté, elle en fait ressortir le rôle, manifeste le sens réel de son action, en dégage le sens idéal. Elle aime sa vieille patrie, la « petite » Angleterre ; elle sent la douceur de l’antique vie anglaise si bien ordonnée, elle en goûte le charme et la beauté : mais elle est attirée par la jeune vigueur et les rudes énergies de l’Empire ; elle sait entendre cet appel, comprendre la grandeur et la poésie de cette vie nouvelle, y orienter les volontés. Ainsi ce libre esprit n’a rien de destructeur : il ne discute de religion que pour mieux établir une conclusion religieuse, ne s’applique à étudier l’amour que pour l’élever et l’affermir, la société que pour la consolider. Il aime examiner les fondemens de toutes les croyances parce qu’il estime que les croyances sont indispensables, et qu’elles ont besoin de fondemens, et que ces fondemens ne sont jamais trop assurés. Cet esprit critique n’est pas un esprit de rébellion et de révolte ; son action n’est pas celle du ferment qui décompose, mais du levain qui travaille, du germe qui féconde.