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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/383

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DIMANCHES ANGLAIS CONTEMPORAINS.

an’est pas l’intelligence qui l’enseigne, c’est l’amour. Des mots, des phrases qui jusqu’alors n’avaient rien signifié pour elle, passèrent dans son esprit. La grâce, par exemple, ce mot étrange, aurait-il un sens, après tout ?… Aujourd’hui, elle s’apercevait qu’il était impossible de vivre parmi les malades, au milieu des pauvres, de partager les espérances et les pensées d’êtres comme Edouard Hallin et sa sœur, sans comprendre qu’elle est encore à l’œuvre au sein de notre monde, cette grâce, comme elle était à l’œuvre jadis, dans les bourgades de Galilée, à Jérusalem, à Corinthe. Edouard Hallin en aurait donné une autre formule que tel ou tel pasteur, ou que M. Jervis. Mais, pour eux tous, elle était la suprême raison de vivre, un pouvoir d’apaisement et de délivrance qu’elle aurait voulu elle-même, ce soir-là, au prix de tous les sacrifices, faire descendre dans son propre cœur. Elle ressentait le désir confus et tumultueux de biens nouveaux : un changement en elle-même, d’abord, et puis le pardon et l’amitié d’Aldous ; enfin et surtout, le pouvoir de se donner, le pouvoir d’aimer.


Cette page est décisive : elle marque le moment où s’accomplit la « conversion » de Marcella ; Hallin y a sa part, et c’est lui qui la révélera à Aldous. Il est resté le lien vivant entre les deux fiancés séparés, et il a préparé l’entente finale que la mort ne lui a pas permis de consommer. Ses dernières paroles sont un témoignage sacré en faveur de la jeune fille :


— Elle est libre, Aldous, reprit Hallin, qui fixait sur son ami un regard intense. Et c’est une noble femme… Depuis deux ans, la vie lui a enseigné bien des choses… La mort aussi… Tu l’aimes toujours… Dis, est-ce bien de ne pas faire un effort ?…

… Je me dis souvent qu’elle était singulièrement peu développée pour son âge, sous le rapport du sentiment. Elle vivait surtout par l’intelligence… Mais plus maintenant : la plante devient forte et belle ; elle vit d’une vie de plus en plus riche.


L’amitié, d’ailleurs, garde, comme l’amour, un respect ombrageux de la personnalité. Dans ce tragique conflit entre la volonté de l’individu et l’obscure sagesse du monde, elle n’intervient qu’avec une réserve extrême, par crainte d’altérer la relation normale des deux termes et de fausser la volonté. Car l’essentiel est qu’elle s’adapte et qu’elle s’ajuste, qu’elle ne reste pas étrangère à l’ordre des choses, qu’elle prenne sa place et tienne son rôle dans l’universelle harmonie.


III

Rien n’est plus éloigné de l’individualisme égoïste et rebelle que ce sentiment si fort et ce respect si sincère de la person-