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Shakspeare, qui gardent une signification assez mystérieuse, il ne faut pas oublier l’immortel poème que la mort d’Henry Hallam a inspiré à Tennyson, In Memoriam. Dans Diana of the Crossways, M. George Meredith nous montre un de ses plus intéressans personnages, lady Dunstane, l’amie de Diana, cette valétudinaire qui a renoncé pour elle-même aux joies de la vie et qui, presque dégagée déjà de ce monde, affinée, épurée, spiritualisée par la maladie, assume un rôle de sœur gardienne, de providence, et devient la sagesse plus sereine et plus sûre de sa vivante, brillante et imprudente amie. On ne peut s’empêcher de penser à lady Dunstane devant le personnage d’Edouard Hallin. Lui aussi a dû tremper son âme dans les épreuves d’une santé débile, en recevoir chaque jour des leçons de renoncement. Détaché de toute partialité et de tout égoïsme, il voit les choses de plus haut et de plus loin, dans leur vérité essentielle et selon leurs véritables lois. Il en a l’humaine vision qui correspond, en ce monde imparfait et relatif, à la connaissance qu’en peut avoir un Dieu tout intelligence et tout amour. Hallin comprend et il veille. Par lui, dans la mesure de ses moyens, ce qui doit être sera. Lorsque Marcella a rompu ses fiançailles avec Aldous et qu’elle est venue vivre à Londres comme infirmière, il la revoit, il la reçoit, et discrètement, sans y paraître, il la soutient.


Elle éprouvait pour lui les sentimens que les catholiques ont souvent pour leur directeur ; elle reconnaissait en lui un guide et soupirait après ses conseils. Dans son for intérieur même, elle lui reprochait souvent de ne pas lui montrer, d’une manière plus précise et plus nette, la voie qu’elle devait suivre.


Il n’aurait garde de vouloir la diriger. Il est une des influences positives et bienfaisantes que la vie exerce sur la jeune fille. Et peu à peu, par une évolution lente, la métamorphose se produit.


Qu’est-ce donc qui se passait en elle ? Depuis quelques semaines, elle avait conscience d’un phénomène inconnu dont son âme était le théâtre… La vie ardente et orgueilleuse qu’elle avait menée jusqu’alors lui faisait horreur maintenant… Aldous, son père, sa mère, ses pauvres, tous se dressaient devant elle, chacun formulant contre elle une accusation. Une voix résumant leur voix à tous semblait s’élever dans son cœur. Qu’importe la richesse ? disait cette voix. Qu’importe la pauvreté ? Qu’importent la beauté, l’intelligence, le pouvoir ? Le caractère seul est quelque chose ; seule la qualité de l’âme a une valeur véritable. Le caractère ne se forme, on n’acquiert vraiment une âme que par le sacrifice ; et le sacrifice, ce