Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/380

Cette page n’a pas encore été corrigée
374
REVUE DES DEUX MONDES.

scepticisme. Il met son point d’honneur à accepter avec bonne grâce des complications et des difficultés qu’il considère comme des conséquences d’un principe : c’est fort bien. Mais sa philosophie ne mêle-t-elle pas quelque indifférence à beaucoup de sagesse et de fierté ? Il ne s’en prend à personne d’une situation dont il se reconnaît l’auteur ; galant homme et gentleman, on peut penser toutefois que sa réserve ressemble à une abdication ou à une faiblesse. L’aisance qu’il garde dans les événemens les plus fâcheux montre qu’il ne s’y était pas engagé tout entier, et nous avons le sentiment qu’il ne combat pas à fond, parce que son réalisme un peu dédaigneux ne se commet pas avec l’impossible. C’est un tempérament très anglais, dont l’activité prend souvent la forme du jeu, et la décision celle du risque ; l’homme de sport se retrouve dans l’homme d’action et, beau joueur, il sait se retirer avec bonne grâce d’une partie perdue.

La partie est, en effet, perdue pour William Ashe, et si nous comprenons bien les raisons de ce désastre, elles éclaireront pour nous la victoire qui, dans les autres cas, a terminé si heureusement les épreuves. Il y avait chez Kitty une force incoercible de destruction, de ravage et de désordre, une fatalité de défaite, contre laquelle eût été impuissante sans doute toute volonté d’homme, et combien plus la volonté trop peu confiante de William. Mais, sauf des cas d’exception, comme celui-là, des cas anormaux, en quelque sorte, et pathologiques, la force des choses est avec le bien. Partout où il y a des forces positives, finalement elles triomphent ; les faiblesses, les faussetés s’éliminent, tout ce qui est imparfait périt par son défaut, tandis que les desseins chargés de vie se réalisent et que les volontés droites se tiennent dans l’inébranlable fermeté qu’elles doivent à leur rectitude même.

Si, pour assurer la victoire finale et faire triompher l’ordre de la vie, il n’a pas fallu moins que toute la solidité patiente d’un Aldous Maxwell et d’un Jacob Delafield, toute la stabilité de leur caractère et la force de leur situation, toutes leurs réserves accumulées de richesses traditionnelles et d’activité organisée, si même un William Ashe a été impuissant à conjurer les effets d’une erreur initiale, que sera-ce d’un mariage contracté à la légère entre jeunes gens sans fortune, sans expérience et sans appui ? Les cadres de la société, surtout quand elle est assise et ordonnée comme la société anglaise, soutiennent et renforcent