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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/376

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REVUE DES DEUX MONDES.

avec des impulsions irrésistibles et un caractère ingouvernable.

À ces trois figures de jeunes filles s’opposent trois caractères d’hommes : Aldous Raeburn, futur lord Maxwell, Jacob Delafield, futur duc de Chudleigh, William Ashe, futur lord Tranmore. Ce sont, avec des nuances différentes, des hommes d’ordre » de tradition et de volonté, maîtres d’eux-mêmes, fidèles dans l’amour, protecteurs dévoués de la femme qu’ils ont choisie. Nous les reconnaissons : dans les romans de M. Thomas Hardy, ils s’appelaient Gabriel Oak, Winterborne, Diggory Venn ; dans ceux de George Meredith : Merthyr Powys, Vernon Whitford, Redworth ; et nous les avons retrouvés chez M. Rudyard Kipling, aux prises non plus avec l’amour, mais avec l’action, qui simplifie leurs sentimens, tend leurs énergies, en fait des bâtisseurs de ponts, des administrateurs, des soldats.

Entre ces natures antagonistes, l’amour est d’abord un conflit. La femme est inquiète, ombrageuse ou rebelle. L’homme n’essaie ni de la vaincre ni de la convaincre : il se borne à la protéger contre elle-même, à conjurer autant que possible les conséquences trop redoutables de ses actes, à laisser agir la force des choses, à défendre et sauvegarder sa personnalité, qui est quelque chose de réel et par conséquent d’infiniment supérieur à toute idée, conception ou manière de voir. Aldous Maxwell, Jacob Delafield, William Ashe ne sont pas des intellectuels : ils raisonnent peu et n’ont rien de dogmatique ; ils ne sacrifieront jamais un être à une idée ou à un principe ; ils ne considéreront jamais une abstraction comme supérieure à la réalité concrète. Le problème semble être, pour Mme Ward, de concilier l’amour, qui est harmonie et fusion, avec l’individualisme qui est indépendance, maintien de la personnalité. Il faudra donc que la femme soit conquise sans abdiquer, et qu’elle s’harmonise sans se perdre. L’amour doit laisser à chacun toute sa valeur et toute sa force, multipliées par celles de l’autre. Il ne triomphe qu’avec les belles ententes, et fécondes, par où se terminent Marcella et la Fille de lady Rose.

Cette adaptation se fait par l’action même de la vie. La femme n’aime l’homme digne de son amour que quand elle est devenue digne de l’aimer. L’amour est à très haut prix dans les romans anglais en général, dans ceux de Mme Ward en particulier. Le problème de l’amour y est traité avec beaucoup de délicatesse et d’élévation. C’est un bien grand sujet, cette destinée en travail