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cate et d’une adolescence encore un peu troublée, mais aussi dans la période ascendante de la jeunesse et jusqu’au seuil de l’âge mûr, pendant les années les plus ardentes, les plus douloureusement agitées, sous des dehors heureux, les plus fécondes, à coup sûr, sinon les plus originales, de sa carrière d’écrivain, il lui resta soumis plus qu’aucun fils ne l’a jamais été : elle fut sa raison, sa volonté et sa lumière.

Faut-il rappeler la grave émotion de leur séparation, le 6 juillet 1814 ? Ils se quittaient pour la première fois. Admis aux compagnies rouges en qualité de gendarme du Roi, l’officier presque enfant reçut de Mme de Vigny une Imitation de Jésus-Christ où elle avait inscrit ces mots : « À Alfred, son unique amie. » Elle joignit un peu plus tard à ce présent un petit cahier d’instructions qu’elle avait commencé à rédiger le 23 février 1815, au moment où Alfred de Vigny s’en allait pour la seconde fois en garnison à Versailles. Ce bréviaire moral n’a plus besoin d’être analysé, puisqu’il a été publié intégralement. La mère y adjurait son fils, s’il ne voulait pas devenir le jouet des passions, de s’appuyer toute sa vie sur deux principes religieux : la croyance à l’existence de Dieu et la croyance à l’immortalité de l’âme. Elle souhaitait ardemment qu’il ne perdît jamais la foi et qu’il ne cessât pas d’être un catholique fervent, mais du moins il pouvait, il devait rester attaché à la morale chrétienne. Elle lui rappelait la belle règle de conduite : « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît. » Elle ajoutait à ces réflexions d’un ordre élevé un bon nombre de conseils pratiques et toute une énumération sans pruderie d’informations, d’interdictions sur les désordres où tombent d’ordinaire les jeunes gens.

On n’est pas étonné qu’en présence de cette mère à l’esprit net, vigoureux, décisif, et au caractère absolu, l’homme ait gardé l’admiration dévote et la docilité muette de l’enfant. Obéissant jusqu’à l’humilité, et cela dans le moment même où les éloges sans mesure de son ami Victor Hugo pouvaient le plus développer en lui l’amour-propre d’auteur, il n’hésitait pas, sur quelques critiques d’elle, à faire le sacrifice d’une production poétique bien accueillie par le public, mais qu’elle avait jugée défectueuse. Lorsqu’il s’éprit, vers 1823, de la belle Delphine Gay et qu’il songea, dans le premier moment d’exaltation, à l’épouser, il n’osa pas même insister devant le veto très formel de Mme de Vigny. Il se rappelait la dernière recommandation de