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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/359

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LA JEUNESSE ET LA FAMILLE D’ALFRED DE VIGNY.

de ces vieillards, aucun de ces hommes faits. Mais il n’y a pas grande témérité à croire qu’au nombre des vieillards figurait le chevalier de Malte, M. de Saint-Chamans, dont il a parlé quelque part comme de l’homme à qui il ouvrit tout son cœur dans le moment le plus douloureux de sa vie.

Et ce n’est pas une supposition gratuite que de vouloir retrouver, parmi les hommes faits, cet Auguste de Frénilly, dont il y a eu de bonnes raisons d’introduire le nom à l’occasion du séjour des Vigny à Loches. Les relations amicales de 1797 et 1798 s’étaient trouvées interrompues, surtout par le séjour que, durant un laps de six ans consécutifs à son mariage, M. de Frénilly fit dans la terre de Bourneville. Mais ces relations durent reprendre lorsque les Frénilly vinrent s’établira Paris le 10 janvier 1807. À défaut d’autres témoignages plus formellement explicites sur ce rapprochement, il doit être permis d’en trouver une preuve dans la lettre suivante écrite par M. de Frénilly, député de la Seine-Inférieure, et adressée à « Monsieur le Chevalier de Vigny, au 55e régiment, armée d’Espagne. » Cette lettre inédite, qui porte le timbre postal du 13 juin 1823, et qui est datée du 3 avril, est une réponse à l’envoi du Trappiste, petit poème publié en 1822 et réédité en 1823 au bénéfice des trappistes d’Espagne. On ne peut pas la lire sans s’assurer que les rapports d’amitié, inaugurés jadis entre M. de Frénilly et les Vigny, avaient pu s’espacer, mais n’avaient cessé nullement ; elle ne laisse aucun doute sur l’intérêt affectueux que le député ultra portait depuis longtemps à l’unique fils des Vigny, à cet officier de talent ardemment royaliste :


J’ai relu avec un nouveau plaisir, monsieur, le charmant ouvrage que vous m’avez envoyé. Quoique je fusse sur mes gardes, comme on doit y être en jugeant ceux qu’on aime, je n’ai pu me défendre d’y goûter une franchise et une force de sentiment et de style qui est aujourd’hui le sceau de la jeunesse, j’entends de celle qui vous ressemble et qui est la seule consolation du présent et le seul espoir de l’avenir. Il y a dans votre ouvrage, monsieur, quelque peu de ce luxe qu’ont les arbres jeunes et vigoureux et qu’on élague avec discrétion pour qu’ils produisent de bons fruits, mais je préfère, à tout, le mérite auquel il n’y a qu’à ôter : on perd bien aisément le superflu quand ou a déjà plus que le nécessaire, et on trouve à chaque pas dans votre petit ouvrage le cachet d’un beau et nerveux talent fondé sur des principes qui doivent le rendre aussi fort et aussi utile qu’eux-mêmes. J’ignore où ce petit mot vous atteindra et si vous n’êtes pas maintenant sur la route d’Espagne. Ma lettre ne vous rejoindra peut-être qu’auprès du Trappiste que vous avez si bien chanté, et occupé à célébrer un