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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/354

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REVUE DES DEUX MONDES.

manoir dont il était l’héritier. Ce pastel, perdu aujourd’hui, il a pris soin de nous le retracer, la plume en main ; mais l’image, trop idéalisée, semble détachée d’un roman et reste un peu inexpressive : « Le teint » est, cela va sans dire, « d’une blancheur qu’anime à peine une couleur de rose aussi pâle, aussi tendre, aussi transparente que celle des camélias ; » l’ovale et le front rappellent « les camées antiques ; » les yeux « grands et noirs » sont « prolongés en amande par un arc tout oriental ; » le nez est « délicat et légèrement aquilin ; » la bouche « rose et petite » reste « un peu dédaigneuse ; » — il importait de marquer pur ce dernier mot la ressemblance avec la reine Marie-Antoinette, — toutefois, un demi sourire éclaire le bas de la figure et, bien entendit, ce sourire à peine indiqué exprime une « finesse » indispensable.

Mais, en regard de ce portrait de convention, sorte de copie ou de transposition à la fois recherchée et un peu banale, le poêle en a peint un autre d’après nature, et, cette fois, sa vision directe s’est traduite magistralement. L’image morale d’abord :


Je ne vis jamais personne habiter aussi complètement le passé. Rien ne pouvait lui donner le désir de voir les choses du temps présent. Ce qu’elle avait vu de la politique, c’était la Terreur, les prisons, la persécution de sa famille et la sienne. La vue d’une ville la frappait de tristesse et d’effroi.


Et voici l’étrange vieille fille elle-même dans son cadre habituel, l’embrasure d’une chambre de prière qu’envahit, aux heures du soir, la douceur des premières ombres :


Elle s’était placée près de la stalle de la fenêtre, dans le petit oratoire, son noble profil se détachait sur le ciel, et ses épaules sur les dômes des frênes et des ormes éclairés par le soleil couchant. À ce moment du déclin du jour s’effaçaient sur elle les traces du déclin des années. Sa taille était encore aussi droite, aussi élancée que dans sa jeunesse… La longue robe de soie brune à longs plis qui enveloppait ses petits pieds confondait ses teintes avec celles des boiseries et des lambris. Sa tête pâle, ses épaules blanches et sa collerette de dentelles sortaient de toutes ces ombres comme le buste de marbre blanc d’une belle religieuse.


IV

J’ai assez insisté ailleurs pour ne pas me croire obligé d’en reparler ici bien longuement, sur les inconvéniens de cette idolâtrie que les parens d’Alfred de Vigny ne cessèrent de manifes-