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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/351

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LA JEUNESSE ET LA FAMILLE D’ALFRED DE VIGNY.

dans les douceurs d’une « sorte de distraction voisine de l’extase. »

Alfred de Vigny reçut de sa mère mieux que des directions utiles. Il avait hérité d’elle un goût instinctif pour les arts, et ce goût, par le seul, mais puissant effet des impressions d’enfance, se développa, plus qu’il ne l’eût pu faire, dans un autre milieu, sous les efforts d’une culture méthodique.

Des gravures ou des copies de tableaux de Raphaël, avec leurs beaux visages féminins, retinrent ses premiers regards. Il contempla, plus qu’aucun autre ouvrage de ce peintre, la Sainte Famille, dite de François Ier,


où l’on voit un jeune ange aux cheveux bruns se pencher sur le berceau du Sauveur, debout entre l’Enfant sacré, le père et la Vierge mère. Sans que personne s’étonne de sa présence, il allonge ses beaux bras nus et répand des fleurs sur la tête de celui qu’il avait annoncé, — car ce fut lui sans doute, — qu’il regarde dormir, qu’il berce comme un ami de la maison.


Alfred de Vigny se rappelait aussi, de Raphaël, le Saint Michel Archange terrassant le Prince des ténèbres ; du Guide, un Enfant Jésus, dont il s’exagérait et le mérite technique et la profondeur de conception ; de Salvator Rosa, une composition biblique et surtout ses mêlées furieusement homicides : elles lui révélaient, en même temps et mieux que le texte de Tite-Live, « ce que c’était que la destruction des batailles romaines ; » enfin, avant d’avoir lu la Genèse, il connaissait, il aurait commenté l’ « inondation » du Poussin, spectacle ténébreux, mystère de désolation qui devait l’inspirer, un jour, plus directement encore que les versets de l’Ancien Testament ; Et, le soir, quand « sous les lampes » son père lui lisait Homère, « survenait Girodet aux yeux de flamme, qui faisait passer sous la lumière les traits merveilleux de Flaxmann. » Cet œuvre de gravure de Flaxmann lui parut toujours d’une rare beauté, et il a trouvé, pour en noter le caractère distinctif, une formule poétique digne d’être connue, je ne dis pas d’être adoptée : « Flaxmann le premier, je crois, a senti et exprimé la marche bondissante des dieux de l’Olympe qui, sans ailes, s’élançaient et redescendaient comme l’aigle et parcouraient la terre en trois pas. »

Le matin, Alfred de Vigny était conduit au Louvre et il y admirait, sans se lasser, l’Apollon du Belvédère « conquis par l’Empire, « Vénus et « ses sœurs, les déesses nues ou les nymphes