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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/349

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LA JEUNESSE ET LA FAMILLE D’ALFRED DE VIGNY.


Lorsque le maître était Raphaël, je voyais l’émotion intérieure de son travail agiter son sein et faire descendre lentement de ses yeux des larmes qui couvraient ses joues… Elle m’apprit à connaître pour la première fois les pleurs divins que fait naître des profondeurs mêmes de l’âme le sentiment de la souveraine beauté.


Il lui arriva, paraît-il, de copier une Mme de Sévigné de Mignard, tirée du cabinet d’un des locataires de l’Élysée-Bourbon. Le peintre Girodet, ou, comme il est dit dans les fragmens de Mémoires, « le poétique auteur d’Atala et d’Endymion, » qui était un ami intime des Vigny, aurait déclaré « sur son honneur, » après avoir longtemps contemplé la copie, que Mignard, s’il revenait au monde, la signerait comme l’original. Le mot a bien pu être prononcé, mais il nous est permis d’y voir un compliment de politesse excessive. En effet, tous les ouvrages de Mme de Vigny n’ont pas été brûlés comme ses lettres. Il reste d’elle des portraits de son fils, miniature et pastels. Ils nous déconcertent un peu quand nous nous rappelons l’éloge sans réserves d’Auguste de Frénilly : « Un grand talent pour la peinture » et les paroles enthousiastes d’Alfred de Vigny : « Elle avait deviné les arts et porté la peinture et la musique au-delà du talent des femmes. »

Mme de Vigny était une lectrice de Rousseau. Elle avait étudié de près son Dictionnaire de musique et ses dissertations musicales pseudo-savantes, quand elle se divertissait à comparer, à résumer ou à transcrire les traités d’harmonie de Tartini et de Rameau. Avec tout son siècle, elle s’était éprise de l’Émile, et elle s’en souvint fort à propos pour donner à son quatrième enfant une éducation physique aussi opposée que possible aux soins maladroitement tendres qu’avaient reçus les trois aînés. On se rappelle qu’ils étaient morts l’un après l’autre, et encore au berceau, « à l’ombre de cette prison de Loches qu’on nomme la tour d’Alaric. » Elle emporta à Paris ce dernier-né « silencieux, » d’apparence chétive avec « ses paupières voilées ; » elle lui donna pour abri les appartemens spacieux et le jardin très ombragé de l’Élysée-Bourbon, dont les grilles ouvraient l’accès sur les Champs-Élysées.

Conformément aux préceptes de l’Émile, l’enfant ne fut jamais emmailloté, et, à peine sevré, il fut chaque matin « soumis au sauvage bain de Jean-Jacques Rousseau. » Cette coutume des ablutions froides, dont Alfred de Vigny ne devait jamais se