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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/348

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REVUE DES DEUX MONDES.

Ce détail ne dément pas, — il s’en faut de beaucoup, — l’opinion qu’Alfred de Vigny a exprimée, plus d’une fois, sur le savoir élégant de son père.


II

C’est à ce père deux fois instruit, par la lecture et par la vie, qu’aurait dû revenir l’agréable devoir de diriger l’éducation de son unique fils. Il en alla tout autrement. Mme de Vigny prit pour elle tout le fardeau et elle le porta d’une façon virile.

« Elle avait vingt-cinq ans de moins que son mari, » écrit le poète avec ce sentiment de respect et d’admiration où se mêla toujours un peu de crainte. « Sa beauté de race italienne, ses grands yeux noirs de forme orientale, son esprit mâle et laborieux, la vigueur étrange de son caractère et de son corps, lui donnaient quelque chose de plus qu’il n’y a dans son sexe. » Alfred de Vigny compare orgueilleusement sa mère à Niobé, « dont elle avait la sévère beauté : » jeune, fière et frappée comme elle « par toutes les flèches du ciel, » elle avait presque égalé ses infortunes ; mais aucun coup du sort n’eut raison de son énergie.

Cette fille de marin avait été élevée, ainsi que sa sœur, dans le couvent « sévère » de Beaumont-les-Tours, « avec Mme la princesse de Condé qui était de leur âge. » Elle avait entrevu, à Paris, le monde de la Cour. Dès les premières journées de 1789, elle était venue avec sa mère, avec sa sœur aînée, habiter en pleine campagne sauvage, au cœur des hautes collines boisées de l’Angoumois, dans ce petit manoir du Maine-Giraud dont Alfred de Vigny hérita. Il y passera, lui aussi, au lendemain de la révolution de Février, près de trois années de sa vie.

On avait appris à Mlle Amélie de Baraudin la musique et la peinture. Elle fortifia ses talens dans les loisirs de cette existence rustique. En musique, sa « raison calculatrice, » que la pratique des mathématiques, et notamment de l’algèbre, avait préparée à tous les efforts, l’attacha de préférence et pour longtemps aux abstractions ardues de l’harmonie. En peinture, elle copiait les maîtres avec une dévotion passionnée. Si l’on prend à la lettre le témoignage de son fils, elle reproduisait les madones du peintre d’Urbin dans des transports d’une admiration attendrie, extatique :