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LA JEUNESSE ET LA FAMILLE D’ALFRED DE VIGNY.

pas seulement le fils adolescent qui s’avisa plus d’une fois, « habillé pour le bal, de laisser là les danses et de s’asseoir encore près de lui pour l’écouter ; » des auditeurs plus frivoles se faisaient une « fête » de recueillir des propos si pleins de grâce ; ils en oubliaient tout autre plaisir.

Le chevalier de Vigny s’était d’abord appelé l’abbé de Vigny, car ce soldat avait été, dans son plus jeune temps, destiné à l’Église. Il avait passé quelques années à Saint-Sulpice, en compagnie de l’abbé de la Luzerne, qui devait s’élever au rang d’évêque et de cardinal, et qui, en 1814, au retour de l’émigration, s’en vint tout droit chez son ancien condisciple du séminaire. « J’entendis entre eux des entretiens qui passaient des souvenirs d’enfance à des considérations sérieuses sur l’état de l’Église en France et me firent mesurer ce que mon père en savait. » Le poète ne s’en tient pas à cette indication, et il fait de son père quelque chose de mieux qu’un homme instruit de ce qui touchait à la religion lorsqu’il le loue, au même endroit, de la façon suivante :


Plus érudit qu’on ne l’eût attendu d’un homme de guerre et de cour, il avait conservé et laissait à tous momens passer dans ses entretiens des connaissances sérieuses et étendues dans la théologie et les langues anciennes, mais entrevues par lueurs et tout à coup, par éclairs imprévus, à travers un demi-voile de gaieté qui flottait d’un sujet à l’autre.


Et, tout en écartant l’apparence du pédantisme, il s’élevait, à l’occasion, jusqu’au ton « grave ; » il donnait, « dès qu’il le fallait, » l’idée de la solidité : « Sa souplesse d’esprit lui faisait saisir le ton juste de chaque sujet de conversation et de toute question débattue, et, d’un coup d’œil, évoquer ses études et ses lectures, sans préparation, dans un âge avancé. »

Ici encore, les dires un peu exaltés d’Alfred de Vigny concordent, dans la mesure indispensable, avec le témoignage du caustique Frénilly. Cet élégant fils de famille, qui avait noué connaissance avec les Vigny en 1797, revint à Loches au début de janvier 1798 et, sans regret des plaisirs de Paris, qui s’étaient ranimés au lendemain de la Terreur, avec une sorte de violence, il se trouva parfaitement heureux dans la petite ville provinciale où il était venu se délasser de ses succès mondains. Un des élémens de son bonheur, c’est qu’il avait une provision de livres et que « la bibliothèque du chevalier de Vigny était à son service. »