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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/34

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REVUE DES DEUX MONDES.


IX

Gabrielle avait soif de solitude. Eût-elle condamné sa porte, il fallait en donner des raisons ; sa sincérité répugnait à mentir. Et comment échapper à l’insistante sonnerie du téléphone : ces voix intruses dont l’amabilité la requérait de force ; le rire cristallin de Mme Hélyotte, les intonations tendres, un peu graves, de Mme Comeau-Pierres ? On l’attendait pour goûter au Ritz, on la retrouverait aux Pastels anciens ; et la répétition du Vaudeville !

Ne lui fallait-il pas accepter les contingences de situation, de milieu, suivre Maurice et sa fortune ? Elle se promit de réserver son après-midi : tant pis pour ses envahissantes amies ! Qu’elles différaient de la bruyante et honnête M"^ de Serquy, de la froide et sûre Mme Brousseval ! La première avait accompagné son mari au Thibet, en Afrique, fait le coup de feu avec lui, partagé ses dangers. La seconde, ménagère accomplie, mère de cinq enfans, menait une de ces vies simples et probes qui sont, en province, l’honneur de tant de femmes françaises.

Mme Hélyotte était un de ces êtres de luxe en serre chaude qu’une civilisation faisandée fait s’épanouir, comme de monstrueuses et belles orchidées. À l’école d’un mari dissolu, elle menait une vie de plaisir intensif, facilitée par une énorme fortune et un aplomb déconcertant. Immorale ? Amorale plutôt. Sauvant les apparences, assez pour que Gabrielle, dans sa candeur, pût la croire calomniée. Elle la jugeait imprudente, sans méchanceté d’ailleurs, attirante même par sa gaîté et son entrain. Si on lui avait dit autrefois qu’elle subirait des rapports étroits avec une femme dont les goûts et le caractère différaient autant, du sien, elle ne l’aurait pas cru. Et pourtant… Elle se disait comme excuse : « Maurice le veut ; ces relations restent superficielles. Aucune confidence ne nous liera jamais. » Elle n’en regrettait pas moins sa précieuse liberté perdue.

Mme Comeau-Pierres, moins belle que l’éclatante Ginette Hélyotte, avait un charme plus discret, plus insinuant, donnait une impression de doux mystère, d’énigme vivante. Se plaisait-elle à cette vie mondaine, ou s’y résignait-elle ? Difficile de le dire. Était-elle très intelligente, ou n’avait-elle que le vernis qui fait illusion ? Ses silences rêveurs, sa réserve aisée, la dérobaient