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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/302

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REVUE DES DEUX MONDES.

murailles qui la renfermaient, pour venir rêver dans les lieux où il ne pouvait prétendre de la rencontrer… Plus de devoir, plus de vertu qui s’opposassent à ses sentimens, tous les obstacles étaient levés et il ne leur restait de leur état passé que la passion de M. de Nemours pour elle, et que celle qu’elle avait pour lui. »

Elle est libre d’être heureuse, de se donner à l’homme qu’elle aime. Et le duc de Nemours le lui demande à genoux et en pleurant, et ses parens, sa famille la supplient de ne pas sacrifier son bonheur à un fantôme de devoir. Mais les grandes âmes sont esclaves de leur liberté. Le bonheur vient à elle, elle le repousse, elle se sent supérieure au bonheur. Elle veut se donner tout entière au souvenir de celui qu’elle n’a pas pu rendre heureux et qu’elle a perdu. Et en agissant ainsi, elle prend conseil à la fois de son devoir et de son repos ! Le triomphe de sa liberté n"a pas été complet ; elle le veut compléter, pour avoir le droit de se respecter, elle se condamne à souffrir et elle goûtera au sein de cette souffrance la joie dont parle Descartes. D’ailleurs, vraie cartésienne et raisonnable comme elle est, l’épreuve qu’elle a subie l’a rendue méprisante pour la passion. Elle n’y croit plus, elle la regarde de haut, elle n’a pas foi eu sa durée. Elle prévoit que M. de Nemours pourra bien un jour cesser de l’aimer comme elle veut être aimée et que M. de Clèves était peut-être l’unique homme du monde capable de conserver de l’amour dans le mariage… Les petits esprits sont vaincus, la raison demeure maîtresse du champ de bataille : « La fin de l’amour de ce prince et les maux de la jalousie, qu’elle croyait infaillibles dans un mariage, lui montraient un malheur certain où elle s’allait jeter… Mme de Clèves, dont l’esprit avait été si agité, tomba dans une maladie violente… Cette vue si longue et si prochaine de la mort l’accoutuma à se détacher de toutes choses. Il se passa un assez grand combat en elle-même. Enfin elle surmonta les restes de cette passion, qui était affaiblie par les sentimens que sa maladie lui avait donnés. La pensée de la mort lui avait reproché la mémoire de M. de Clèves. Ce souvenir, qui s’accordait avec son devoir, s’imprima fortement dans son cœur. Les passions et les engagemens du monde lui parurent tels qu’ils paraissent aux personnes qui ont des vues plus grandes et plus éloignées… Et elle fit dire au duc de Nemours qu’elle ne pensait plus qu’aux choses de l’autre vie et