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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/300

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REVUE DES DEUX MONDES.

« Ce qui vous est le plus cher, c’est votre raison, et vous ne pouvez goûter aucun bonheur que votre raison désavouerait. »

Et c’est bien là en effet le mobile de toute sa conduite, elle aime et respecte sa raison, et cet amour et ce respect de sa raison, c’est le fond de son être, c’est le sentiment qui fait sa grandeur, comme c’est aussi ce qu’il y a de plus grand dans la littérature du siècle de Louis XIV ; car l’amour, le respect de la raison, respire partout, à des degrés et sous des formes diverses, dans les chefs-d’œuvre de cette littérature ; dans Corneille comme dans Molière, dans Bossuet comme dans Fénelon, dans La Bruyère comme dans Malebranche. Et le prince de Clèves dit encore à sa femme : « De l’humeur dont vous êtes, en vous laissant votre liberté, je vous donne des bornes plus étroites que je ne pourrais vous en prescrire. »

Ô le beau mot ! et que voilà une belle définition de l’âme généreuse ! Pourquoi disais-je que la princesse de Clèves s’applique à garder sa liberté ? C’est sa liberté qui la garde, et ce noble gardien ne se laissera ni corrompre, ni violenter.

Mais voyons paraître sa générosité et les marques qu’elle en donnera. « L’âme généreuse, a dit Descartes, se sent capable d’entreprendre de grandes choses. » Qu’entreprendra la princesse de Clèves ? Une chose extraordinaire comme son âme. Jusqu’ici, elle ne s’est ouverte et n’a pris conseil de personne. Elle se suffit à elle-même ; c’est à sa raison, à sa liberté qu’elle demande des forces. Mais elle sait que, pour conjurer la fatalité qui pèse sur elle, pour vaincre sa passion, il lui faut user d’industrie, il lui faut fuir tout ce qui maintient son cœur dans le désordre, ne plus voir le duc de Nemours, quitter la Cour, s’enfermer dans la solitude. Cependant elle ne peut mettre ce projet à exécution sans que son mari y consente et, pour obtenir ce consentement, elle prend une résolution qui aurait épouvanté une âme moins héroïque, et cette résolution, qu’elle accomplit sans hésiter, donne lieu à une scène qui est peut-être la plus hardie qui se puisse trouver dans aucun roman. Elle avoue tout à son mari.

« Quelque dangereux que soit le parti que je prends, lui dit-elle, je le prends avec joie, pour me conserver digne d’être à vous. Je vous demande mille pardons, si j’ai des sentimens qui vous déplaisent, du moins je ne vous déplairai jamais par mes actions. Songez que, pour faire ce que je fais, il faut avoir plus