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LE ROMAN FRANÇAIS.

brin d’herbe qui pousse dans la prairie, la nature n’est plus une légende, une féerie, une sorcellerie ; elle est un simple mécanisme où tout se meut et se conduit par des ressorts dont la science peut pénétrer les secrets, « en même façon que le mouvement d’une montre est produit par la seule force de son ressort et la figure de ses roues. » Une horloge n’a rien d’effrayant ! Vous direz qu’elle n’a point de poésie non plus. Aussi ne se trouve-t-il guère de paysagistes parmi les poètes de ce temps-là. Mais patience ! Le vraie poésie rentrera quelque jour dans la nature. Il en fallait d’abord bannir la fausse.

Et de même qu’il a désenchanté la nature, Descartes désenchante la passion. La passion ! Vous savez ce qu’elle était pour le chevalier du moyen âge. Elle représentait à ses yeux un principe de grandeur morale, d’enthousiasme ; elle était la source de tous les nobles sentimens, une inspiration divine qui arrachait l’homme à la bassesse de ses instincts naturels ; une flamme céleste, en quelque sorte Dieu lui-même présent dans l’esprit et le cœur de l’homme. Car c’était le propre de l’esprit chevaleresque de transporter l’infini des horizons chrétiens dans les passions et dans les sentimens de la terre. Oh ! que Descartes s’en exprime autrement ! Quelle prose après cette poésie ! Selon lui il n’est rien que nous devions attribuer à notre âme, sinon nos pensées ; le reste appartient à la nature et à la mécanique. Nos nerfs sont comme de petits filets, ou de petits tuyaux qui viennent du cerveau, et contiennent, ainsi que lui, un certain air ou vent très subtil qu’on nomme les esprits animaux ; et ce sont là ces petits esprits dont il est si souvent question dans les lettres de Mme de Sévigné et dans la plupart des écrivains de l’époque. Ces esprits animaux sont formés par les plus vives et les plus subtiles parties du sang que la chaleur a raréfiées dans le cœur et qui entrent sans cesse dans les cavités du cerveau. Ces parties du sang très subtiles composent les esprits animaux, qui ne sont que des corps, qui n’ont point d’autre propriété, sinon que ce sont des corps très petits et qui se meuvent très vite, ainsi que les parties de la flamme qui sort d’un flambeau ; et qu’à mesure qu’il en entre quelques-uns dans le cerveau, il en sort aussi quelques autres par les pores, lesquels pores les conduisent dans les nerfs. Tel objet en frappant nos sens ébranle les nerfs, et, au moyen des petits esprits, fait mouvoir la partie du cerveau d’où ils viennent, de même façon que lorsqu’on tire un des