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LE ROMAN FRANÇAIS.

mari, songez à ce que vous vous devez à vous-même… ayez de la force et du courage, ma fille, retirez-vous de la cour, obligez votre mari de vous emmener ; ne craignez point de prendre des partis trop rudes et trop difficiles : quelque affreux qu’ils vous paraissent d’abord, ils seront plus doux dans la suite que les malheurs d’une galanterie. Si d’autres raisons que celles de la vertu et de votre devoir vous pouvaient obliger à ce que je souhaite, je vous dirais que, si quelque chose était capable de troubler le bonheur que j’espère en sortant de ce monde, ce serait de vous voir tomber comme les autres femmes ; mais, si ce malheur doit vous arriver, je reçois la mort avec joie, pour n’en être pas le témoin. Adieu, ma fille, lui dit-elle, finissons une conversation qui nous attendrit trop l’une et l’autre, et souvenez-vous, si vous pouvez, de tout ce que je viens de vous dire. »

Ainsi sont les personnages de Mme de La Fayette et de Racine, ils représentent toujours, ils savent qu’ils sont en spectacle aux autres et le souci de leur dignité ne les quitte pas. Aussi dans les situations les plus douloureuses et les plus violentes, et quelles que soient les tempêtes intérieures qui les agitent, ils ne sauraient se départir un instant de cette retenue et de cette noblesse de ton que les habitudes de leur vie leur ont enseignées. Dans le roman de Mme de La Fayette comme dans le théâtre de Racine, le fil des convenances ne casse jamais.

Jamais ces héros ne nous feront entendre de cris, de sanglots, ni les rugissemens sauvages d’une passion qui ne se possède plus ; jamais ils n’offriront à nos regards la démence d’une âme hors d’elle-même, qui ne connaît ni règle ni frein. C’est au delà de la Manche, sur une scène étrangère qu’il faut aller chercher ces tragiques spectacles. Qu’Othello vienne à ne plus douter de son déshonneur, Othello n’est plus Othello, il n’est presque plus un homme, une âme de bête fauve entre en lui et il ne lui reste bientôt pour exprimer sa fureur et son désespoir, que ce formidable hoquet avec lequel Garrick faisait pâlir d’épouvante les loges et le parterre ! Que conclure de cela ? Que les littératures se complètent et que Racine ne peut pas plus nous remplacer Shakspeare, que Shakspeare Racine.

Mais, j’y pense, le respect des convenances peut être assez puissant pour donner à une âme la force de cacher sa passion