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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/24

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REVUE DES DEUX MONDES.

qui papotent, jabotent, reçoivent leurs électeurs, courent les ministères, se rafraîchissent à la buvette, se prodiguent dans les couloirs et laissent voter pour eux les camarades.

Je ne me plains pas, n’allez pas le croire, je constate. N’est-ce pas étrange de penser que, de cette union profonde de tous les instans, de cette entente de toutes les pensées, il ne reste presque rien ? Si, sa vie et la mienne ; cela fait deux. J’assiste à son labeur, je n’en suis plus l’associée, ou du moins plus comme avant. J’ai pour rivale cette atmosphère fiévreuse et factice de Paris, qui contraste tellement avec ce que vous appelez mon équilibre et mon calme. Il ne me trouve plus au ton. Je ne pense pas, je ne juge pas assez vite pour lui, qui est toujours pressé. Enfin il est heureux, c’est l’essentiel. Je me fais mon plaisir du sien, et tout va ainsi le mieux du monde. Cher Maurice, quelle richesse de vitalité, d’intelligence, de labeur il avait en lui ! Peut-être les gaspille-t-il un peu maintenant. Je crains le surmenage. Mais ce trésor non prodigué encore, c’est à notre sage séjour des Landes qu’il le doit : c’est là qu’il a accumulé toute cette belle réserve : j’en suis assez fière. D’ailleurs, cette vie agitée semble lui réussir. Il a rajeuni, il s’est aminci : vous ne le reconnaîtrez pas.

Et que diriez-vous de moi, parrain ? Que je suis devenue bien coquette ? C’est vrai, mais uniquement pour faire plaisir à Maurice, qui tient à ce que sa femme s’habille, comme les autres, chez les grands couturiers. Moi, vous savez, ces longs essayages, ça m’assomme, et je trouve absurde de tant dépenser quand on peut être presque jolie avec des robes faites à la maison. Mais ce serait un déshonneur. Qu’en diraient Mme Hélyotte et Mme Gomeau-Pierres, mes nouvelles amies ? Il paraît que ce sont mes amies. Maurice, qui est au mieux avec leurs maris, — un ex-ministre et un sénateur, s’il vous plaît, — l’affirme. Elles me pilotent avec une rare complaisance :

— « Mais, ma chère, on ne porte plus cela ; voyons, ma chère, puisque c’est la mode ! » Docile, je suis leur avis ; on m’en trouve bien, et Maurice est fier de sa femme. Me reconnaîtrezvous, vous aussi ?

Parrain, je serai très contente de vous voir. Vous m’avez beaucoup manqué ces trois derniers mois. Les enfans ne vous oublient pas et demandent souvent de vos nouvelles. Ils vont bien ; toutefois Charlette a eu la grippe et Loulou a moins bonne mine qu’à Hossegor.