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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/239

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REVUE. — CHRONIQUE.

du monde, les regards se portent de préférence du côté de l’Angleterre, et rien n’est plus naturel. La grandeur de ce pays, la gravité sans égale de la partie qui s’y joue, les difficultés inextricables du moment présent, l’incertitude du lendemain, tout frappe l’imagination et non seulement l’imagination, mais encore cette partie de l’intelligence où se pèsent les intérêts politiques des empires, au moment où les vieilles traditions sont mises en cause et où des principes nouveaux entrent en scène avec des conséquences ignorées. Ces conséquences n’importent pas seulement à l’Angleterre. Ce qui se passe sur une scène si haute, si vaste, ne saurait manquer d’avoir des répercussions dans le monde entier, aujourd’hui surtout que la solidarité des nations civilisées, et même de celles qui ne le sont pas encore, s’établit par des moyens de plus en plus rapides et efficaces. Un exemple venu d’Angleterre sera invoqué, sinon suivi partout : on en tiendra compte comme d’un élément moral qui fait partie du domaine commun. Nous nous sommes beaucoup inspirés de l’Angleterre dans les deux siècles passés : il en sera sans doute de même dans le siècle actuel.

Mais où en est-elle ? Que fait-elle ? Où va-t-elle ? Le Parlement qu’elle vient d’élire ne semble pas destiné à nous l’apprendre. Le gouvernement libéral a une majorité, soit, mais personne ne dira qu’il en dispose. Au contraire, c’est sa majorité qui dispose de lui, et, si on va au fond des choses, elle est formée exclusivement d’Irlandais et de socialistes. Il y a, dans certaines formules mathématiques, des quantités opposées qui s’annulent mutuellement et se détruisent, parce qu’elles sont égales : c’est le cas aujourd’hui des deux partis historiques qu’on appelait autrefois les whigs et les tories et qu’on appelle aujourd’hui les libéraux et les conservateurs. Dans le champ de course électoral, ils sont arrivés nez à nez au poteau, de sorte qu’ils ne peuvent rien l’un contre l’autre, à moins de s’adjoindre des partis notoirement révolutionnaires, qui sont dès lors les maîtres absolus de la situation. Les Irlandais, en ce moment, gouvernent l’Angleterre, puisqu’on ne peut pas la gouverner sans eux. L’Angleterre, pour la défense ou pour le développement de ses intérêts, avait toujours regardé en elle-même ; la voilà obligée de regarder du côté de l’Irlande, point d’orientation qu’indique la boussole politique. C’est bien ce que les conservateurs avaient prévu et ce qu’ils avaient voulu lorsqu’ils ont engagé la bataille, avec la Chambre des Lords, contre le budget de M. Lloyd George. Qu’une nouvelle épreuve électorale soit bientôt nécessaire, personne n’en doute ; et alors, ce ne sera plus le budget qui sera en cause, car il aura