Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/23

Cette page n’a pas encore été corrigée
17
LA FAIBLESSE HUMAINE.

Nous revoici maintenant en plein tourbillon de Paris. L’hiver boueux et glacé ; visites, courses, dîners. On est harcelé, pressé, on ne s’appartient plus, à peine pense-t-on. Je vous écris pour me ressaisir un peu.

Je crois bien, « uncle Francis, » que je resterai toujours une provinciale : l’entrain me manque, je ne m’habitue pas à cette existence superficielle, sans profondeur, où rien ne s’enchaîne et ne se prolonge dans l’esprit et le cœur. Je ne prétends pas que ce soit odieux de vivre ainsi ; on peut y prendre une sorte de plaisir, une ivresse rapide et saccadée ; mais quel vide sous cette trépidation ! Où sont les heures réglées d’Hossegor, le charme des habitudes, ce qui donnait tant d’âme à l’au jour le jour ? La musique, que nous aimions tant, vous et moi ? À peine ai-je ouvert mon piano. Les livres ? Où trouver la soirée paisible, sous la lampe ? Les réunions d’amis, qui nous étaient si précieuses, si fortifiantes, les belles discussions d’idées. Laloubers sincère, Stamar sceptique, Serquy et ses récits d’explorations aventureuses ; ah ! parrain, que c’est loin !

Pourtant, des gens intelligens ornent de leur présence notre salon, car nous avons un salon, et non des moins courus. Princes de la science, des lettres, députés, sénateurs de marque, des femmes belles pour qui les messieurs se mettent en frais. Que voulez-vous, parrain, ce n’est plus cela. On a trop d’esprit pour moi, de l’esprit de repartie, de « rosserie, » du genre d’esprit que j’apprécie le moins, sans doute parce que j’en manque. Les hommes de valeur n’émettent leur opinion, ne développent une idée ou un paradoxe, qu’en l’accentuant d’un sourire qui semble dire : « Vous savez, je n’y tiens pas ; et vous ? » On énonce gravement des riens, et légèrement les choses sérieuses. Je reste provinciale, vous dis-je.

Quant à Maurice, il fait mon admiration. Il semble qu’il ait toujours vécu ici, qu’il soit taillé pour cette existence. Songez qu’il prend son métier au sérieux, qu’il se lève à cinq heures et ne se couche jamais avant une ou deux heures du matin, qu’il travaille comme un nègre, se tient au courant de toutes les questions, déjeune quand il peut, à la diable, ne s’appartient que vers huit heures, quelquefois neuf heures du soir. Je dis : s’appartient, car il ne m’appartient guère. Je n’ai plus de mari, ou si peu ! Il n’a pas le temps de s’occuper de sa femme, il se dévoue à son pays. En quoi il tranche sur la plupart de ses collègues