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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/228

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REVUE DES DEUX MONDES.

exacte avec la vie. Il n’a que faire d’une reproduction de ce qui est. Et il ne s’arrête pas à regarder si l’artiste, à force de gravité, d’intimité, d’émotion, crée un secret au-delà et une vie nouvelle qui baigne et transforme la première. Ce qu’il cherche dans l’art, c’est une délivrance et un affranchissement. Les peintres de son choix sont tous des coloristes. Il était certainement sensible à cette caresse du regard que procure une pure harmonie de couleur. Il en parcourait la gamme avec délices. Le flûtiste qui ne se lassa jamais de la musique, et qu’un accord « faisait rêver, » trouvait dans la peinture un nouvel élément de rêves. Il y récréait un moment son épicurisme de goûts et sa sensualité d’imagination. Devant les Lignons de Watteau et ses langoureuses Arcadies, il ébauchait de vagues romans. S’il ne percevait pas le pénétrant lyrisme et la mélancolie du délicieux, il en admirait l’élégance. Ou faut-il supposer que dans cette âme aux cent replis, de bonne heure rudoyée et contractée sur elle-même, enfermée dans une attitude d’orgueil et de sarcasme, subsistât, sous le front du philosophe et du sceptique, ou quelque part dans ce cœur qui eut le malheur de ne jamais aimer, un désir confus de tendresse, et le coin inavoué de nature allemande où pousse timidement la « petite fleur bleue ? »


III

Aussi bien, quel que fût l’intérêt du reste, tout, dans l’Exposition de l’Académie des Arts, cédait au ravissant trio des peintres des « fêtes filantes. » Ils y étaient par bonheur représentés merveilleusement par des morceaux de choix. L’Empereur, outre l’Enseigne, en avait prêté douze, quatre de chaque maître. Et, de ces douze, trois seulement avaient été vus à Paris, en 1900. C’étaient les deux Lancret fameux, la Danse près de la fontaine de Pégase, et l’exquise Camargo : deux pages dont quiconque les a vues se rappelle la grâce aiguë, la double note vive sur une basse grave, et le dessin précieux, d’un accent qui pénètre le cœur en coup d’archet. Et c’était la Danse de Watteau, l’incomparable Danse, une des créations les plus pures du maître, cette blonde fillette en robe pékinée, qui se balance imperceptiblement devant un grand paysage, au son d’une musette enfantine, et en qui s’éveille déjà, dans un corps puéril, le charme ensorcelant et adorable d’Eve.