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UN SIÈCLE D’ART FRANÇAIS À BERLIN.

Peins-nous d’Amaryllis les danses ingénues,
Les nymphes des forêts, les Grâces demi-nues,
Et souviens-toi toujours que c’est au seul amour
Que ton art si charmant doit son être et le jour.


Ce ne sont pas des vers ailés. Mais ils disent bien ce qu’ils veulent dire. L’art est fait pour la joie et pour la volupté. C’est presque ce qu’allait écrire Diderot : « Si notre religion n’était pas une triste et plate métaphysique… ; si cet abominable christianisme ne s’était pas établi par le meurtre et par le sang ; si notre enfer offrait autre chose que des gouffres de feux…’„ si nos tableaux pouvaient être autre chose que des scènes d’atrocités, un écorché, un pendu, un rôti, un grillé, une dégoûtante boucherie…, vous verriez ce qu’il en serait de nos peintres, de nos poètes, de nos statuaires, etc. » Et, en fait, je ne sais pas ce qu’il en est de la « belle priapée » que Voltaire, dans ses Mémoires, assure avoir vue dans la salle à manger de Charlottenbourg (ces Mémoires de Voltaire sont tellement perfides !) ; mais aucune considération d’art n’a pu surmonter complètement chez Frédéric son dégoût pour une religion qui lui faisait horreur. Ce philosophe ne l’était pas encore assez pour admirer ce qui répugnait à son intelligence. Il n’a presque jamais fait acheter un tableau religieux.

Quant aux « Amaryllis, » aux « Nymphes » et aux « Grâces, » il a beau dire : il les goûtait médiocrement. Il s’est laissé faire quelquefois, pour des tableaux « académiques, » des Sylvestre ou des Bon Boullogne, parce qu’il en a cru quelques amis, Knobelsdorff ou le marquis d’Argens, qui avaient sa confiance. Mais ce n’était pas là son lot. Il est pour les genres tranchés. En réalité il n’admet la mythologie que pour décorer ses plafonds, ou meubler ses jardins. Pour ses appartemens et pour sa galerie, il a son affaire : ce sont nos petits maîtres français.

Comment le jeune Allemand, de Berlin ou de Rheinsberg, en a-t-il entendu parler ? Évidemment par Pesne. Le peintre était retourné à Paris, en 1721, pour s’y faire recevoir Académicien. Il n’y vit pas Watteau, qui venait de mourir. Mais il se lia avec quelques-uns de ses amis, l’amateur Julienne et le peintre Vleughels, dont il fit les portraits (ce dernier est au Louvre). Il connut également Lancret. Et on voit par les vers rapportés tout à l’heure (ils sont de 1737) que le prince possédait déjà quelques Lancret. En 1739, il écrit à sa sœur qu’il a