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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/224

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REVUE DES DEUX MONDES.

airs de petite dame, et fait le geste de modérer l’élan du jeune guerrier. Un négrillon les accompagne, portant un parasol jaune et un perroquet bleu. C’est saugrenu et c’est charmant. Et c’est encore à Pesne que nous devons les seuls portraits artistiques du prince royal (une fois roi, il refusa obstinément de poser), par conséquent les seules images qui nous restent pour nous figurer à peu près le charme de ce beau visage régulier, ces « grands yeux bleus, » ce « doux sourire » et jusqu’à cette « voix de sirène » dont Voltaire était amoureux.

Pesne fit l’éducation artistique du jeune prince. Il fixa ses goûts. C’est à Rheinsberg, après son mariage et à l’issue de la crise tragique de sa vingtième année, que Frédéric fut maître de se livrer enfin à son penchant pour « les arts. » Aimer les arts, ce n’est pas la même chose qu’aimer l’ « art » tout court. Il y a là une nuance qu’il vaut la peine de préciser. Frédéric a du goût, et le goût des choses distinguées et des délicatesses qui ajoutent du prix à la vie. Il sait aussi qu’un prince se doit de protéger « les arts, » et que c’est là un lustre qui fait les règnes mémorables. Il a certainement une haute idée de la culture et de la valeur qu’elle prête à l’esprit humain. Il croit aussi que cette culture a été portée à sa perfection sous la forme française. Seulement, il y admire surtout l’exercice de la raison et de l’intelligence abstraite. Frédéric le Pfilosophe, comme il s’intitulait, est surtout un intellectuel de la famille de Voltaire, c’est-à-dire très peu « artiste, » si on prend le mot à la lettre, tel que l’entendait, par exemple, Laurent le Magnifique. Il range la peinture dans les arts inférieurs, manuels et « mécaniques. »

Cependant, il en raisonnait, comme il raisonnait de toutes choses. À Rheinsberg, pendant les travaux qu’il fait exécuter à Pesne, on se le représente questionnant, selon sa méthode, pressant l’orange, pour reprendre un mot que Voltaire garda sur le cœur. Et, à son habitude, il résume son enquête dans une pièce didactique, rimée en forme d’épître. Il s’adresse au peintre qui venait de faire un tableau d’autel.

 
C’est du choix du sujet que dépend ton succès…
… Si Lancret peignait les horreurs de l’enfer,
Penses-tu que chez moi son goût serait souffert ?
Que du sombre Tartare entr’ouvrant les abîmes,
Je visse avec plaisir tous les tourmens des crimes ?…
Sur des sujets brillans exerce tes crayons.