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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/221

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UN SIÈCLE D’ART FRANÇAIS À BERLIN.

auteur des Bijoux indiscrets ne se sent plus le maître au seul nom de Boucher…


II

Mais toutes ces choses, qui eussent suffi à faire la gloire d’une exposition à Paris ou à Londres, n’étaient plus à Berlin que le côté accessoire. Pour nous autres, visiteurs français, le grand intérêt n’était pas là. Il était d’un autre ordre, beaucoup plus général et plus essentiel. Nous cherchions la preuve vivante du rayonnement de notre génie, et le souvenir d’un épisode brillant de l’expansion française au XVIIIe siècle.

On a quelque peine, aujourd’hui, à se figurer exactement ce que fut, dans l’ancienne Europe, la gloire du règne de Louis XIV. Des événemens énormes ont, pour ainsi dire, changé la mesure des choses. Le monde s’est agrandi. Des forces, inconnues et incalculables, entrent dans la composition et le jeu moderne des faits. La Révolution, l’Empire, les prodigieux mouvemens des nationalités ont altéré l’échelle des valeurs historiques. Louis XIV n’est plus le « Grand Roi. » Il faut un effort pour comprendre le prestige extraordinaire dont le monarque de Versailles jouissait dans l’étroite Europe de son temps, entre une Espagne déchue, une Italie gisante, une Autriche exténuée, et une Allemagne en léthargie. Chose étrange ! ce prestige survécut à sa puissance même. C’est à l’heure des revers qu’il parut le plus grand. Notre langue, qui avait alors donné ses grands chefs-d’œuvre, commença vers ce moment la conquête de l’Europe. L’élégance, la politesse furent partout les nôtres. Comme il y avait eu autrefois un « monde romain, » il y eut alors un « monde français. » Je n’aurai garde de refaire ici le célèbre discours de Rivarol, qui fut, comme on sait, couronné par l’Académie de Berlin. L’année suivante, au mois d’octobre 1784, le vainqueur de Rosbach écrivait à son frère, le prince Henri de Prusse, alors en voyage à Paris (un merveilleux buste de Houdon, qui figure à l’Exposition, rappelle ce séjour) : « Vous avez, mon cher frère, tous les jours de nouveaux objets qui vous occupent ; vous passez vos jours à courir de chef-d’œuvre en chef-d’œuvre, et à voir encore les traces récentes des magnificences du règne de Louis XIV. » Telle était, à la veille de la Révolution, dans le cœur pétrifié du vieux roi septuagénaire,