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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/220

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REVUE DES DEUX MONDES.

étonnée de se voir à pareil honneur. On sait quel accueil Frédéric faisait à ses avances, et de quel ton le « Mars » de Berlin traitait (pour parler comme Voltaire) la Vénus de Versailles. Le portrait justement est de 1758, c’est-à-dire de la pire année de la guerre de Sept ans. Il est postérieur de trois ans au fameux pastel de La Tour, dont visiblement il s’inspire, avec l’intention de le refaire et de le corriger. L’attitude est la même, quoiqu’un peu plus abandonnée. La tonalité générale est une harmonie bleu et mauve. Assise, dans une pose nonchalante, un coude sur des coussins, dans un grand étalage de jupes à falbalas, la marquise tient à la main un livre qu’elle ne lit pas. Elle tourne la tête et attend. L’arsenal de la « philosophe, » l’Encyclopédie, la Henriade, l’Esprit des Lois, ont disparu. Deux roses s’entrelacent à ses pieds. On n’attendra pas de Boucher beaucoup de « doubles vues » et de pénétration. En revanche, pour l’ampleur de la composition, pour l’orchestration subtile des bleus et des lilas avec la noble chute des rideaux jaune pâle, qui s’accordent si bien dans l’ombre avec ce teint de blonde et sa grâce lymphatique, comme « impression » en un mot et comme tache décorative, il est clair que ce portrait de « peintre » vaut infiniment mieux que le portrait du psychologue, — je parle de La Tour, cette espèce de confesseur bourru, qui se vantait de descendre « au fond de ses modèles » et de les « rapporter tout entiers. »

Mais voici le plus curieux. Le tableau de Boucher fut très vivement critiqué. Grimm lui reproche d’être surchargé de fanfreluches. Remarquez que la crise de l’Encyclopédie date précisément de 1757 : c’est l’année où on l’interdit. Trois ans plus tôt, la marquise se fait peindre par La Tour en Notre-Dame des Philosophes. Dans le portrait de Boucher, elle conserve l’attitude générale, qui lui plaît, et supprime autour d’elle sa bibliothèque séditieuse. Elle n’est plus que la femme et la sultane favorite. Un king’s Charles, à ses pieds, exprime la soumission et la fidélité. Est-il imprudent de conclure que le second portrait fut destiné, au moment de l’orage, à remplacer le premier, dont le Roi avait pris ombrage ? Cette trahison n’explique-t-elle pas la colère des philosophes, les critiques de Grimm, et la rage dont la secte ne cessa plus de poursuivre l’artiste ? Ce n’est qu’une hypothèse. Je la donne pour ce qu’elle vaut. Si elle se trouvait juste, on aurait peut-être le mot d’un phénomène bizarre : les accès de pudeur et d’indignation dont le vertueux