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UN SIÈCLE D’ART FRANÇAIS À BERLIN.

renouvellement perpétuel et le mouvement d’une vie prodigue de créer, et toujours pleine d’aisance, de bonheur et de grâce.

J’ai dit qu’il y a deux ans s’était tenue au même endroit une exposition de maîtres anglais : voilà une école monotone ! Rien que des portraits, et tous sur le même patron ! Il semble que le Comité de la présente exposition se soit plu à faire ressortir la différence. Des portraits, cela va sans dire, il y en a ici un bon nombre, parce que le XVIIIe siècle est le siècle du portrait : et la raison en est que c’est un siècle de grande promotion bourgeoise, de changemens dans le personnel de la société et, pour tout dire, de parvenus. Le portrait devient une carrière et une spécialité. Mais, là encore, que de nuances ! Quelle diversité dans les limites d’un art ! Depuis les patriarches du genre, les Largillière et les Rigaud, avec leur langue solennelle et leur opulence oratoire, jusqu’au style Spartiate et frugal de David, que de manières de concevoir et de définir la vie, de la comprendre et de la peindre ! Comme on voit rapidement, d’une génération à l’autre, se modifier le type et l’idéal humains !

Tout ceci, à Berlin, avait certainement l’attrait de la nouveauté. On a même eu, en certains cas, la coquetterie de l’inattendu. C’est ainsi que Greuze, si rebattu dans ses homélies domestiques, si surfait dans ses têtes d’ingénues idéales, figure à l’Exposition sous son aspect, trop peu connu, de réaliste et de portraitiste puissant.

Il faut réserver une place à part à deux Boucher, très célèbres et très cachés et qui auraient fait courir tout Paris, si c’était à Paris qu’on les eût montrés. Ce sont des portraits, — portraits de femmes, bien entendu ; M. Maurice de Rothschild est l’heureux possesseur de ces deux pages rares. La première… Comment la décrire ? Les Grecs lui auraient donné le nom de la moins modeste de leurs Aphrodites. C’est un vrai sujet du Sofa, — une « petite femme » étalée à plat ventre, parmi des coussins écroulés, avec des frétillemens de faunesse plein ses fossettes et une frimousse de jeune animal impudique. Un bibelot d’amateur archimillionnaire, un tableautin un peu acide, plein de miroitemens agaçans, et qui se sauve du cynisme et de l’air vicieux par une sorte d’éclat capiteux qui lui donne la beauté du diable.

À côté de cette fantaisie effrontée, le grand portrait officiel de Mme de Pompadour, laquelle, entre parenthèses, serait bien