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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/165

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LA CRUE DE LA SEINE.

homogène exercera la même action dans tous les points ; mais la moindre observation démontre qu’il n’en est rien. Par suite de circonstances locales qui peuvent être insensibles, certains points sont un peu plus impressionnables ou au contraire plus résistans que les points voisins et il en résulte immédiatement de petits ravinemens. Il suffit de faire appel à nos souvenirs pour constater que, quelque soin qu’on prenne dans l’établissement des allées de terre battue de nos jardins et de nos parcs, l’effet le plus immédiat de la pluie est d’y dessiner des réseaux de tout petits sillons anastomosés entre eux et qui, sous l’influence de pluies continues, s’accentuent de proche en proche, de façon à ressembler beaucoup aux systèmes de rivières représentés par les cartes géographiques.

À première vue, il semble qu’il ne puisse y avoir aucun rapport entre ces délinéamens minuscules et les vallées où serpentent nos rivières, et pendant bien longtemps on a refusé de les étudier. La suite a démontré qu’on avait tort ; il faut admettre aujourd’hui que ces sillons infimes sont des embryons de vallées et que les vallées plus larges, comme celles de la Seine et de ses affluens, n’ont pas eu d’autre commencement.

Tout le monde peut en quelques heures s’édifier complètement à cet égard : il suffit, en effet, d’aller voir ce qui se passe à l’origine des plus petits affluens de la rivière.

Pour fixer les idées, supposons que l’on remonte la Seine jusqu’à Marcilly, point où elle reçoit l’Aube, qu’on remonte celle-ci jusqu’à Boulage où elle reçoit la Superbe, puis celle-ci jusqu’à Pleurs où elle reçoit la Maurienne, on arrive, en fin de compte, en remontant ce dernier cours d’eau, au-dessus de Sémoine, à un faible ravinement sur le flanc du coteau. Celui-ci est parfaitement sec la plupart du temps et cependant, lorsqu’il pleut, l’eau y ruisselle et il s’y fait une miniature de ruisselet, dont le « lit » est même signalé au regard par un petit ruban de tout petits cailloux parfaitement lavés.

Si nous avons pris cette localité-là au prix d’un voyage relativement compliqué, c’est qu’elle a été signalée précisément comme un point où une vallée ordinaire est en voie de formation, c’est-à-dire où les phénomènes de capture des rivières[1] sont en voie très évidente d’accomplissement.

  1. La capture des rivières consiste dans la communication qui peut s’établir entre l’origine d’un affluent d’une rivière donnée avec un point quelconque du cours d’un affluent d’une rivière voisine. Ce phénomène a pour résultat de dérober à cette dernière, au profit de la première, de l’eau qui lui était destinée.