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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/145

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LA MORT DE TALLEYRAND.

volonté. L’heure du salut était donc arrivée. « Il est six heures, » lui répondit quelqu’un. Je ne sais pourquoi, j’eus le cœur troublé de la crainte de le tromper, même par cette réponse ; d’ôter quelque chose à son mérite, de devoir la moindre parcelle de cet acte suprême à un mouvement de surprise. « Prince, il n’est guère plus de cinq heures, repris-je. — Bien, » dit le prince, d’une voix calme, dominant encore et lui-même et les autres ; tous en furent stupéfaits.

Dieu m’inspira en ce moment une pensée qui eut un effet d’un souvenir impérissable pour tous les témoins de cette scène attendrissante. Tout le monde était levé et sur pied dans la maison, même cette jeune enfant, qui, la veille, était venue faire à son oncle mourant de si touchans adieux, et qui allait, ce jour-là, dans quelques heures, faire sa première communion. Il me vint en pensée de la lui faire revoir encore… Il me sembla que sa présence porterait une douce et salutaire confiance dans cette âme près de comparaître devant son juge, préparerait heureusement le grand acte qui allait s’accomplir et serait comme la première des bénédictions de ce grand jour. La jeune Marie de Talleyrand descendit donc, et, au moment où tous, muets et recueillis, nous ne pouvions détacher de la couche du malade nos pensées et nos regards, elle se présenta tout à coup à la porte de l’appartement, les yeux timides et baissés, le visage pâle, entièrement vêtue de blanc. Elle apparaissait vraiment comme l’ange de la grâce et du pardon…

À sa vue, un changement subit dans les traits du malade révéla l’émotion profonde de son âme : son sourire, son regard semblaient charmés. L’enfant se mit d’abord à genoux à ses pieds et lui dit : « Mon oncle, je vais bien prier Dieu pour vous ; je vous demande votre bénédiction. » C’était une scène à fendre l’âme. Nous nous éloignâmes un peu, nous étrangers, pour ne pas troubler cette dernière scène de famille ; et alors, se soulevant avec effort : « Mon enfant, lui dit-il, je te souhaite beaucoup de bonheur pendant ta vie, et, si j’y puis contribuer par quelque chose, je le ferai de tout mon cœur. — Vous le pouvez en la bénissant, » lui dit Mme la duchesse de Dino. Alors, étendant la main, il la bénit : l’enfant fondait en larmes Elle se releva bientôt et se retira. M. de Talleyrand la suivit un moment des yeux pendant qu’elle s’éloignait, et, après avoir jeté sur elle un dernier regard, il se retourna vers M. de Bacourt et