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en larmes et en prières, parmi tous ces honnêtes et vrais amis qui se pressaient à sa porte ! Tout le monde, en suspens, semblait attendre un arrêt de vie ou de mort. M. Royer-Collard, qui était là, dit alors un mot remarquable, qui fut d’un grand effet : « Ne craignez rien : lui qui a toujours été l’homme de la pacification ne refusera pas de faire sa paix avec Dieu avant de mourir. » Cette parole fut rapportée à M. de Talleyrand ; sa figure s’anima aussitôt d’une expression extraordinaire, et il se souleva vivement, en disant : « Je ne le refuse pas, je ne le refuse pas ! »

En effet, il venait de déclarer à Mme la duchesse de Dino qu’il acceptait tous les termes de la déclaration, qu’il les reconnaissait comme siens, qu’il voulait les signer et mourir en vrai et fidèle enfant de l’Eglise catholique : « Vous le savez, madame de Dino, il y a longtemps que je vous l’ai déclaré : je le veux. »

Il était impossible de tenir un langage plus explicite, d’exprimer une volonté plus ferme ; mais restait à donner la dernière preuve… On lui proposa de signer sur-le-champ ces deux pièces importantes : « Je ne tarderai pas, dit-il, seulement je veux les revoir. Je tiens à y ajouter quelque chose et je suis en ce moment trop fatigué : je vous dirai quand il sera temps. — Mais, Prince, pendant que votre main le peut encore ? — Qu’on soit tranquille ; je ne tarderai pas. » Ces paroles renouvelaient la joie et les alarmes de nos cœurs. La triste image de la mort était toujours là devant nos yeux ; mais nous ne pouvions rien que prier et attendre…

La journée s’acheva donc pour nous dans ces inquiétudes… Enfin, vers huit heures du soir, le trouvant un peu plus accablé, je voulus calmer mon inquiétude et sonder son état ; jetais décidé à être pressant si son état le demandait. Je. lui dis : « Prince, je vais faire donner de vos nouvelles à Mgr l’archevêque, que votre état inquiète et tourmente vivement ; voudriez-vous, auparavant, signer votre déclaration, afin que je puisse lui donner en même temps la douce consolation de vous savoir prêt à paraître en paix devant Dieu ? » Il trouva encore une force étonnante pour me répondre : « Remerciez bien Mgr l’archevêque, dites-lui que tout sera fait. — Mais quand sera-ce, bon oncle ? reprit sa jeune nièce, qui était auprès de lui en ce moment. — Demain, répondit-il, entre cinq et six heures du matin. — Demain ? reprit-elle. — Oui, demain, entre cinq et six heures. » Je fis signe alors à Mlle de Périgord de ne pas