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parfait du reste, particulièrement de sa tête, et tout le monde sait qu’il conserva, sans le moindre affaiblissement, sa fermeté d’âme et sa liberté d’esprit jusqu’au dernier moment de sa vie. Assis, appuyé et presque debout sur le bord de son lit, il garda cette attitude jusqu’à sa mort ; ce fut même ainsi qu’il mourut ; car il ne se coucha presque pas durant sa maladie. Ce fut donc dans cette position qu’il lut lui-même le projet de déclaration fait par lui, et revu par Mgr l’archevêque. Je dois le dire, en ce moment, son attitude était vraiment imposante, son visage était calme, sérieux, méditatif ; sa main soutenait son front ; son œil était fixe et pensif ; et moi, immobile, silencieux, j’observais son visage qui demeura impassible : il lisait avec une attention concentrée. Pendant ce temps, j’espérais, je priais intérieurement. Mon anxiété était extrême ; je n’ai jamais si bien compris l’impuissance de l’homme et le besoin de la puissance et de la bonté de Dieu pour agir sur les âmes.

Cette lecture terminée, après un moment de silence, M. de Talleyrand, relevant la tête, dit ces mots : « Monsieur l’abbé, je suis très satisfait de ce papier. » Cette parole me saisit de joie : je crus un moment que tout était fait ; j’allais lui demander d’achever sur-le-champ ce grand acte, en signant cette déclaration, lorsqu’il me donna une preuve nouvelle et inattendue de cette indépendance, qui était le fond de son caractère et de son esprit, en ajoutant avec une extrême simplicité, du ton le plus calme, mais absolu : « Vous voulez bien me laisser ce papier ? Je désire le relire encore une fois. » Je fus attristé de cette demande, je dus néanmoins y consentir. J’avoue d’ailleurs que M. de Talleyrand ne me paraissait pas aussi mal qu’on me l’avait dit d’abord. Il ploya lui-même le papier, et le mit dans son sein.

Alors il leva les yeux sur moi, comme pour me parler. Je le prévins par un mouvement rapide et involontaire, et lui demandai comment il se trouvait en ce moment, si je ne l’avais pas importuné, fatigué. « Non, non, reprit-il vivement, j’ai eu très grand plaisir à vous voir. » Je voulais toutefois me retirer, mais il me retint. Je restai donc seul avec lui, et, pendant un assez long temps, nous nous entretînmes fort sérieusement de son état, de l’avenir, de sa mort, peut-être prochaine, de Dieu qui pouvait seul le sauver. Cette conversation n’est plus de nature à vous être racontée, même confidentiellement. Dieu seul sait les secrets de sa miséricorde et les voies de sa grâce dans