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admirable livre. En me l’envoyant, il me fit dire qu’il serait heureux d’apprendre que l’exemplaire, dont il avait lui-même fait choix pour moi, devînt, par préférence à tout autre, mon vade mecum.

Sur sa demande réitérée, j’allai bientôt le voir une troisième fois : c’était après Pâques… La conversation fut aussitôt reprise sur le ton des précédentes, comme une suite naturelle, comme s’il n’y avait pas eu d’interruption. Il fut question de la semaine sainte, de l’affluence dans les églises pour la visite des tombeaux, des prédications du Carême, du mouvement religieux dont il paraissait singulièrement occupé et satisfait. Il me parla surtout avec attendrissement de la piété de sa jeune nièce…

Il ne se passa rien de plus sérieux ce jour-là. Je mis seulement sur sa table, en m’en allant, ma Journée du chrétien, d’après Bossuet. Je savais qu’il s’occupait activement de la conclusion de sa grande affaire, je crus devoir montrer d’autant plus de réserve qu’il montrait lui-même plus de bienveillance pour moi ; et j’ai appris, depuis encore, qu’il m’avait su gré de ma discrétion. D’ailleurs, rien ne pressait extrêmement en apparence.

Quelques semaines après, à l’occasion de la mort de M. le duc de Talleyrand, son frère, j’allai lui faire mon compliment de condoléance. Cette entrevue fut la dernière de celles qui précédèrent sa maladie. C’était environ quinze jours auparavant. Sa santé était parfaite ; je ne l’avais jamais vu si bien portant. Jamais non plus, de toutes les conversations que j’ai eues avec lui, il ne s’en est trouvé de plus curieuse… Elle fut d’abord triste et sérieuse ; le sujet qui m’amenait en explique assez la raison. « La séparation était faite depuis longtemps, me dit-il, (son frère était, depuis plusieurs années, entièrement paralysé) ; le dernier coup est néanmoins toujours bien pénible. » Et, à cette occasion, il me parla de la mort de sa mère avec une vivacité de tendresse et de regret qui me prouva, ce que je commençais d’ailleurs à soupçonner, qu’il y avait, dans cet homme, un cœur aussi généralement qu’injustement méconnu. Mme la comtesse de Talleyrand, sa mère, était morte il y avait vingt-neuf ans, au mois de juin 1809.

Ce jour-là, je fus surtout frappé de la fermeté paisible et religieuse avec laquelle il m’entretint pendant une demi-heure de la mort et de la nécessité de s’y préparer… Loin que ces graves et tristes pensées l’agitassent, il paraissait s’y complaire, et ce fut dans cette conversation même qu’il me raconta cette