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l’on n’ose pas gracier les autres sans lui que l’on sait le moins coupable et qui est venu, spontanément, se soumettre au jugement. Un fait reste certain et il est troublant : on a tenté de tuer le prisonnier.

Comment expliquer un tel acharnement ? Faut-il y voir seulement un effet de cette « malédiction paternelle » promise par le Prince aux audacieux qui troubleraient son rêve idyllique de constitution patriarcale ? Ses conseillers actuels seraient-ils parvenus à lui faire voir, en Radovitch et ses amis, les ennemis de sa gloire et de sa grandeur, acharnés à le diminuer, à le reléguer dans l’impuissance pour gouverner sans lui ? Ou bien faut-il, éclairant le présent par le passé, chercher, dans les anciennes mœurs des dans de la montagne, l’origine psychologique de ces tristes événemens ? Le pouvoir, au Monténégro, est héréditaire de fait, mais les vladikas et, après eux, Danilo, mort sans enfant, ont toujours désigné leur successeur. Le prince Nicolas, qui veut assurer l’hérédité dans sa lignée, redouterait les autres branches de sa famille, et particulièrement son cousin germain Bojo Petrovitch, dont le caractère et l’intelligence sont appréciés de tous les Monténégrins. Un jour, à la chasse, en présence de membres du corps diplomatique, le Prince, s’asseyant, se plaignit de souffrir du pied et demanda à son cousin de lui tirer sa botte : Bojo pâlit et s’exécuta. On se souvient que la candidature de Bojo Petrovitch fut mise en avant pour la fonction de haut-commissaire des puissances en Crète ; le Prince permit à son cousin d’accepter, mais à la condition qu’il renoncerait à la nationalité monténégrine et à ses droits de membre de la famille princière, Bojo refusa. Lorsque le Prince apprit que M. Radovitch allait épouser la fille de Bojo Petrovitch, il en aurait été vivement irrité et aurait cherché à l’en dissuader. Un autre cousin du Prince vit, depuis longtemps, en exil à Belgrade. Les querelles de famille et de clan, qui, — la littérature monténégrine en fait foi, — étaient si fréquentes et si âpres dans le Monténégro d’autrefois, se retrouvent peut-être dans les cruels événemens d’aujourd’hui ; elles ne suffisent pas à en donner la clé. L’explication la plus vraie, ne faut-il pas la chercher dans la psychologie humaine la plus commune ? Ce que nous pardonnons le moins aux autres, ce sont les conséquences de nos propres erreurs : « Dans un moment d’enthousiasme, le vieux prince s’est trop hâté… » Il semble bien qu’en effet il s’est trop hâté, en octroyant