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et, — si l’on veut remonter aux causes, — en raison de l’affaiblissement d’un certain nombre de forces modératrices des mauvais penchans, telles que l’autorité paternelle dans la famille, l’autorité de l’enseignement religieux dans l’école, l’autorité du patron[1] dans l’apprentissage. L’autorité du juge peut-elle suppléer à tout ce qu’on a ainsi détruit ou compromis ? Peut-elle compenser toutes ces défaillances ? Personne ne peut le croire, personne ne le croit à l’heure présente. On est même venu à penser qu’elle ne peut que les aggraver encore. Par un de ces reviremens d’opinion qui sont si fréquens, on s’est porté d’un excès à l’autre. Il y a environ quinze ans, sous le coup d’un effroi causé par un essor inaccoutumé jusque-là de la criminalité juvénile, on a exécuté, place de la Roquette, un garçon de dix-sept ans. Aujourd’hui, devant une précocité, un cynisme et une cruauté bien plus redoutables, on veut pouvoir soustraire complètement à la pénalité proprement dite des jeunes. gens de seize à dix-huit ans. Une loi récente (1906) donne aux magistrats le droit de déclarer que tel voleur, incendiaire ou assassin de moins de dix-huit ans a agi sans discernement. Sans doute des interprètes vigilans de la loi nouvelle ont pris soin de rappeler avec une heureuse énergie que le texte de 1906 ne reporte pas d’une manière générale la majorité pénale à dix-huit ans. Elle ne fait que donner aux juges la possibilité de déclarer, dans des cas exceptionnels, que tel adolescent n’ayant pas encore franchi cet âge, a agi sans discernement : fiction si l’on veut mais fiction salutaire, qui permet de ne pas flétrir, de ne pas marquer pour la vie un sujet tenu pour amendable... Rien de plus spécieux que ce raisonnement, rien même de plus juste, si la mesure qu’on va substituer à la peine est étudiée, puis exécutée avec toute la sagacité promise, si le mode de liberté laissé sous forme de renvoi dans la famille ou de tutelle de l’Assistance publique, de surveillance d’une œuvre charitable, de retrait dans une maison dite d’éducation, n’est pas jugé par l’enfant plus dur et par l’opinion publique plus corrupteur qu’un emprisonnement

  1. Soit du patron, soit des « anciens » et de leur délégué, si le système de la coopération de production vient à triompher. Déjà (dans un des derniers numéros du Mouvement socialiste) les chefs intelligens du parti se plaignent de l’indocilité des apprentis, non pas sans doute de leur indocilité à l’égard des patrons actuels (cela, ils le leur pardonnent) mais, — ce qui est bien à remarquer,— de leur indocilité à l’égard des « vieux ouvriers, » éprouvés, qui ont souffert plus que la nouvelle jeunesse ouvrière ne souffrira et qui devraient lui servir de guides.