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qui se modifie en effet le plus souvent, c’est tout ce qui se rapporte au premier de ces trois groupes. Les hommes s’accorderont toujours à dire qu’il ne faut ni tuer ni voler, ni porter de faux témoignages, ni vendre à faux poids... Ils s’entendront moins facilement sur ce que les nécessités permanentes ou changeantes, réelles ou apparentes de l’ordre public demandent aux individus de sacrifices, en échange de la protection et des bienfaits que la société leur assure. Le respect de l’individu en tant qu’individu, le caractère sacré de la personne prise en elle-même, sont bien des conceptions qui paraissent tendre à prédominer dans les temps modernes. Les ressources mêmes que la civilisation des siècles successifs a mises à la disposition de chacun, donnent à chacun l’illusion qu’il pourrait se suffire à lui-même et qu’il vaut par lui-même tout ce qu’il vaut. Ce qui prédominait dans les temps anciens était plutôt le respect de l’ensemble social et de son organisation : on les considérait l’un et l’autre comme d’ordre naturel ou plutôt d’ordre divin. Aujourd’hui, nous croyons volontiers que cette organisation était artificielle, et le fait même qu’elle n’existe plus telle qu’elle était nous en paraît une preuve suffisante. Dans la période que nous traversons, les crimes et délits contre l’ordre public n’attirent donc plus contre eux la même résistance de la part de l’autorité, ni la même révolte de la part de l’opinion du plus grand nombre. Il semble que ces infractions se confondent avec ce qu’on appelle le délit politique, chose pardonnable, souvent même objet d’admiration et de complaisance, en ce temps d’émancipation universelle et de révolution périodique. Il ne faut pas trop s’y fier cependant. La vie sociale a ses réactions inattendues, et l’ordre nouveau est la plupart du temps plus ambitieux, plus inquiet, plus ombrageux, plus tyrannique que l’ordre ancien. Nous sommes actuellement dans une période où tout se relâche et où la résistance du corps social s’affaiblit. Si le régime collectiviste l’emportait, le point de départ de la résistance et sa direction seraient en quelque sorte retournés ; mais pour être gouvernés par ceux-là mêmes qui se plaignaient le plus de le subir, ce mouvement serait-il moins vif, pour ne pas dire moins violent ? Nous avons plus d’une raison d’en douter.

L’ordre public, c’est-à-dire l’ensemble des exigences de l’organisation sociale et des pouvoirs qui le font vivre, fut longtemps conçu comme reposant sur un fondement religieux. Le