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que vous consentiez au déménagement, mais votre silence me remplit l’âme de remords. J’ai peur que cela ne vous contrarie et que ce ne soit la cause de votre silence. Si M. Mohl ne me disait qu’il croit que vous en serez plus heureux, je me repentirais, car j’aime mieux dix fois votre contentement que le mien ; et croyez-le bien, je donnerais ma vie, mon âme pour vous, et si le diable me la rendait, je recommencerais le marché, j’en suis sûre. Je désire passionnément que vous m’écriviez. Je suis ici à Saint-Leonards, une ville à bains de mer. Je vois la mer de la fenêtre du matin au soir. C’est beau, mais je voudrais être à Paris. Je ne puis m’acoquiner ici. Je m’ennuie à mourir. Tout le monde me contrarie et me nuit et m’irrite. Je ne puis souffrir les opinions des gens que je vois ici ; ils ne s’intéressent pas assez aux Grecs. On croit que les Allemands et les Russes vont aider à une contre-révolution. Cela me donne absolument la fièvre d’y penser. Si j’étais un homme, j’irais en Grèce leur offrir mon bras, ma fortune, mes pensées, ma vie. J’étais dans un grand ravissement de leur révolution. Je l’ai apprise quand j’étais chez Mme Fletcher, qui sympathisait avec moi. Elle me conta que, deux heures avant sa mort, son mari, qui était fort affaibli par l’âge et la maladie, prenait du vin par ordonnance du médecin. Il savait bien que sa mort approchait, et en prenant le verre il s’écrie avec enthousiasme : « A la liberté de la Grèce ! » Son fils raconte ce trait à un vieux Grec, à Athènes, l’hiver dernier, un de nos vieux Grecs, qui fondit en larmes. J’ai promis d’envoyer un exemplaire des chants grecs à Mme Fletcher : elle en est digne, elle n’en a jamais entendu parler... Les Grecs sont entortillés dans ma destinée. Je suis restée à Milan pour que vous fissiez ce livre, mon séjour à Milan fut le tombeau de mon amour, il ne s’en est jamais relevé. Par le concours des circonstances, et surtout par les défauts de votre caractère et du mien qui furent mis en juxtaposition par ce malheureux voyage d’Italie, toute ma vie a été influencée. Sans ce voyage et ce séjour, je n’aurais jamais été blessée jusqu’à la moelle. Sans ce voyage, je n’aurais jamais eu à me venger : « Vengeance is mine, saith the Lord, » ce sont les paroles de l’Écriture. La vengeance est retombée sur ma tête. Que me reste-t-il d’une vie toute donnée à la passion ? J’ai quitté les voies ordinaires, j’ai voulu avoir mieux que ceux qui, comparés à moi, sont des huîtres : je n’ai rien, j’aurai l’abandon et la solitude