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D’ailleurs, l’amour-propre national ne joue aucun rôle chez les Latins et les Slaves par rapport au français. Cette langue a pris une telle avance chez les Tchèques, les Polonais, les Bulgares et les Russes, les Roumains, les Portugais, les Espagnols et les Italiens, qu’il serait ridicule à un habitant de Prague, de Varsovie, de Sofia, de Saint-Pétersbourg, de Bucarest, de Lisbonne, de Madrid et de Rome, de faire de l’opposition contre le français. Au contraire, l’intérêt de tous ces peuples les pousse à savoir cette langue aussi bien que possible, et parmi eux, ceux qui la possèdent à la perfection, loin d’en éprouver des froissemens, en retirent de grandes satisfactions d’amour-propre. Restent les Anglais et les Allemands. L’Anglais ayant deux tiers de son vocabulaire tirés du français, est loin d’être intransigeant. Quant aux Allemands, on montrera tout à l’heure que bon nombre d’entre eux reconnaissent l’absolue impossibilité de constituer une langue auxiliaire sur une autre base que le vocabulaire roman : or, du roman au français, la distance est minime.

On oublie d’ailleurs qu’en dehors des amours-propres nationaux, il y a les amours-propres individuels, cent fois plus féroces, parce qu’ils touchent aux fibres les plus personnelles de l’être. Mon amour-propre de Russe ne m’empêchera nullement de reconnaître les avantages de l’anglais ou du français, et je souffrirai d’une façon bien vague en reconnaissant la supériorité de ces deux langues sur la mienne. Les sentimens qui portent sur d’immenses collectivités, comprenant des millions de créatures humaines, perdent toute aspérité. Entre individus, c’est autre chose. Il s’établit un corps à corps direct qui excite les passions et amène des oppositions indomptables. Ainsi, pour ma part, je trouve l’espéranto du docteur Zamenhof tout simplement absurde[1]. Vouloir que je me soumette aux élucubrations d’un médecin de Varsovie, est une prétention tellement arrogante qu’elle soulève en moi la plus invincible résistance. Je considérerais comme une déchéance de me servir de cet idiome imparfait, quand il y a d’autres langues artificielles, — s’il faut en choisir une, — que je juge être de beaucoup supé-

  1. Un fait entre mille. M. Zamenhof ne se contente pas des vingt-six lettres de l’alphabet européen. Il en ajoute trois qu’on ne trouve pas dans les imprimeries : le c, le g et l’s, surmontés d’un accent circonflexe. Ainsi, dès le point de départ, dès l’alphabet, il complique au lieu de simplifier ; il tourne le dos au bon sens. Ab uno disce omnes.