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d’estime et d’amitié pour ne pas désirer de vous trouver souvent de mon avis. Je me console pourtant en songeant qu’en fait de sentimens élevés et délicats, nous sommes et serons toujours de la même secte.

Vous me demandez, monsieur, s’il faut analyser l’ouvrage de Bentham sur l’usure. Je n’ai pas besoin que vous en fassiez une analyse détaillée. Je crois déjà connaître le système de cet auteur, système qu’il pousse trop loin suivant la coutume des logiciens de son espèce, mais dont j’approuve plusieurs parties. Il suffit d’indiquer sommairement les principaux points par où il passe et le point auquel il arrive. Je ne vois pas d’utilité à ce que vous vous jetiez en ce moment dans son livre sur la législation. C’est un ouvrage que je lirai et analyserai moi-même très aisément. J’en connais déjà une bonne portion. J’attends avec impatience l’analyse des autres auteurs anglais dont vous parlez.

ALEXIS DE TOCQUEVILLE.


Tocqueville, le 22 octobre 1843.

Mon cher monsieur de Gobineau,

Je n’ai reçu qu’avant-hier les travaux que m’annonçait votre lettre. J’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre manuscrit qui ne se ressent point de votre maladie ni des horreurs de votre déménagement. La quintessence de Gudin n’est pas, comme vous le dites, de l’or en barre. Mais je crois que vous en avez tiré ce qu’il y avait de mieux à en extraire. Ce n’est pas votre faute si la matière première était de médiocre valeur.

Vous me demandez des instructions ; ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de continuer le travail que vous avez dû commencer sur Jacobi. Après quoi, vous ferez auprès du libraire allemand l’enquête dont vous me parlez. S’il vous désigne des livres qui vaillent la peine d’être étudiés et qui soient aux bibliothèques publiques, il serait bon de vous les procurer et d’en commencer l’examen. Dans le cas où les livres n’existeraient pas dans les bibliothèques, il faudrait attendre mon retour ; je me les procurerais aisément par l’Institut.

Je ne vous donnerai pas d’autres indications aujourd’hui, parce que je pense avoir avant trois semaines le plaisir de vous voir et de causer avec vous, ce que j’aime bien mieux que de vous écrire. J’espère que nous nous verrons souvent cet hiver ;