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nous dire qu’ils détiennent et qu’ils exercent une parcelle quelconque de la puissance publique. Laissons toute cette scolastique : elle n’a rien à faire ici. Le gouvernement, par ses hésitations et ses contradictions, a donné aux fonctionnaires une audace à laquelle il aurait coupé court avec un peu de fermeté initiale. Il paraît aujourd’hui vouloir montrer cette fermeté : tout ce que nous pouvons en dire, c’est que mieux vaut tard que jamais.

Au surplus, comment aurait-il pu reculer ? Il a été provoqué. Un jour, les murs de Paris ont été tapissés d’un placard qui portait à la connaissance de tous une Lettre ouverte adressée à M. Clemenceau par le « Comité central pour la défense du droit syndical des salariés de l’Etat, des départemens et des communes : » la lettre était signée par les secrétaires d’un certain nombre de syndicats, entre autres par celui du syndicat des instituteurs. Nous ignorons à quelle démangeaison épistolaire a cédé le Comité : sa manifestation ne rimait à rien de précis. On savait déjà qu’il désapprouvait le projet de loi déposé par le gouvernement ; mais n’aurait-il pas mieux fait d’en attendre la discussion qui peut-être ne serait pas venue, et certainement n’aurait pas abouti de sitôt. Quoi qu’il en soit, le Comité a tenu à faire savoir publiquement à M. Clemenceau ce qu’il pensait de l’État et de la situation des fonctionnaires vis-à-vis de lui. « Vous nous parlez politique, dit-il, raison d’État ; nous vous parlons industrie. Pour nous l’État est un patron comme les autres. » Comme les autres, on comprend ce que cela veut dire. Le rédacteur de la Lettre du Comité, s’exaltant de plus en plus, finit par traiter l’État de « Moloch insatiable » et de « monstre tyrannique et sanguinaire : » il espère d’ailleurs être d’autant mieux compris de M. Clemenceau que c’est à lui qu’il emprunte ces aimables expressions. M. Clemenceau a énormément médit de l’État au cours de sa carrière d’orateur et de publiciste : le rédacteur de la Lettre du Comité n’a eu qu’à puiser dans ses discours et dans ses articles. Il en a extrait, par exemple, et il en reproduit la phrase suivante : « L’État a une longue histoire toute de meurtre et de sang. Tous les crimes qui se sont accomplis dans le monde, les massacres, les guerres, les manquemens à la foi jurée, les bûchers, les tortures, tout a été justifié par l’intérêt de l’État, par la raison d’État. L’État a une longue histoire, elle est toute de sang. » M. Clemenceau aime ces développemens et ces redoublemens. La Lettre du Comité lui dit enfin en manière de conclusion : « Vous le savez mieux que personne : l’essence de l’État est immuable. »

En quoi il se trompe : M. Clemenceau ne croit pas du tout cela. Nous