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lente, et qu’on l’a d’ailleurs à sa portée, on lui met le couteau sur la gorge. Nous devons toutefois reconnaître que, dans le cas actuel, la Providence, c’est-à-dire le gouvernement, ne s’est pas tout à fait laissé faire. M. le sous-secrétaire d’État à l’Intérieur parlant au nom de son ministre, et M. le préfet de la Seine ont déclaré aux délégués du syndicat ouvrier que des mesures immédiates avaient été prises pour employer les soldats du génie au service de l’électricité. Paris avait pu être dans l’obscurité une nuit, peut-être le serait-il deux, mais non pas trois. Cette indication n’a pas été perdue. Il est à peine besoin de dire que la promesse a été faite, en même temps, aux ouvriers d’examiner leurs réclamations avec la plus grande bienveillance. On est même allé fort loin dans cette voie : cependant, aucun engagement ferme n’a été pris, et, ni le gouvernement, ni la préfecture de la Seine, n’ont aliéné la liberté du Conseil municipal. Néanmoins, les ouvriers se sont déclarés satisfaits, et la grève a pris fin dès le deuxième jour, ou, si l’on veut, dès la deuxième nuit. Lorsque les délégués du syndicat, à la Bourse du travail, ont rendu compte de leur conversation avec M. de Selves, une voix leur a demandé s’ils avaient la signature du préfet. — Non, ont-ils dit ; pourquoi l’aurions-nous demandée ? Est-ce que, si les engagemens contractés ne sont pas tenus, nous n’avons pas toujours dans la grève un moyen tout-puissant de nous faire obéir ? — Ce sont là de fières paroles, mais nous ne croyons pas qu’il faille les prendre au tragique. En réalité, tout le monde a eu peur de Paris, le gouvernement et le syndicat, et la crainte de Paris a été pour eux le commencement de la sagesse. Ils ont senti monter un flot d’impopularité qui grossissait d’heure en heure et qui deviendrait bientôt formidable. Voilà pourquoi le gouvernement a parlé d’utiliser les soldats du génie, et pourquoi les ouvriers se sont contentés d’un peu moins que de promesses. Il y a d’ailleurs lieu de croire que satisfaction leur sera donnée, et, lorsqu’ils chantent victoire, ce n’est pas tout à fait sans motif.

« De quel droit, demande M. Jaurès dans son journal, le gouvernement fait-il appel à des soldats du génie pour remplacer les ouvriers électriciens en grève ? » Et il annonce qu’il interpellera M. Clemenceau à ce sujet. L’interpellation a eu lieu lundi dernier, et M. Clemenceau a eu facilement gain de cause : il ne s’est même pas mis en frais d’éloquence, et il a rallié autour de lui sans effort une très grosse majorité. M. Jaurès a répété que la grève était un droit. Les ouvriers, a-t-il dit n’ont commis aucun excès ; ils n’ont même pas eu le temps de violer la