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avec les familles ; sinon, nos efforts demeureraient inutiles, contrecarrés qu’ils seraient par la famille. Il ne faut élever les enfans ni pour soi ni pour eux-mêmes, mais pour la vie, et c’est par les exemples encore plus que par les discours qu’on les instruit. Il n’y pas d’éducation sans l’entente du père et de la mère. Savoir se faire obéir : c’est la seconde condition nécessaire. Pour se faire obéir, il ne faut demander aux enfans que des choses possibles, et il faut de plus commander le moins possible… Vous voyez, par ces exemples, quels sujets alimentent les causeries de notre école d’éducation familiale.

— Mais, lui demandai-je, comment, pour quelles raisons, à la suite de quels événemens, vous êtes-vous consacrée aux œuvres sociales, et surtout d’une façon si absolue ? Car enfin, vous habitez ici même, non pas seulement dans le quartier, mais dans ce passage, sous ce toit vitré, entre ces murs de planches.

Mlle Gahéry me répondit de la manière la plus simple du monde :

— Mais oui. Je suis arrivée à Paris en 1887 ; j’étais originaire de Normandie, et j’appartenais à une famille universitaire. J’avais une nature très indépendante, j’avais beaucoup travaillé, beaucoup voyagé. Les attentats anarchistes qui se produisirent alors jetèrent en mon esprit un grand trouble… J’étais pleine d’horreur pour les misérables qui les avaient commis, et cependant je ne pouvais m’empêcher d’admirer le mépris qu’ils avaient de leur propre existence. Elevés autrement, n’auraient-ils pas employé la même énergie pour le bien ?… Ainsi ce furent les anarchistes qui éveillèrent en moi le sens social… Toutefois, je pensais qu’on ne pouvait rien faire, si l’on ne vivait pas au milieu du peuple et de sa vie même. Il ne fallait pas le chercher, mais il fallait qu’il vînt à nous, de son propre mouvement… Vous devinez les obstacles que je rencontrai dans ma famille même… on me traitait de folle, on me prédisait l’insuccès, le ridicule… Je consentis tout d’abord à ne me rendre ici que trois ou quatre fois par semaine… En effet, le peuple se défiait de moi… Ah ! le peuple est très défiant. Ne poursuivais-je pas un but politique ou confessionnel ? Loin de me désespérer, je fus alors convaincue qu’il n’y avait qu’un moyen de détruire cette défiance, celui que j’avais toujours préconisé : vivre complètement dans ce quartier. Et j’y vis depuis 1896.

Mlle Gahéry résumait ainsi, avec trop de brièveté, les